1789 à Villeurbanne

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La récolte en « bled » a été fort abondante et malgré cela, le bled a été cher toute l’année à cause des accaparements et surtout des envois considérables en Allemagne qui était en guerre, avec la poste. A la fin de l’année, le bled a valu jusqu’à neuf livres dix le bichet. Les provinces de grain ne voulaient point permettre l’exportation. Plusieurs grandes villes, surtout Paris, ont été à la veille d’éprouver la famine.

La récolte en vin a été médiocre et le vin généralement mauvais. Il n’a pas été cher jusqu’à la St Jean, dix, douze et quinze l’anée, mais dans le courant de juillet, une petite révolte arrivée à Lyon parmi le peuple qui a brisé les barrières et chassé les commis a porté le prix à vingt et vingt-quatre l’anée parce qu’on n’a point payé d’entrée pendant cinq jours. Deux habitants de la paroisse de St Cyr au Mont d’Or ont été tués aux portes de Vaise. Ils se trouvèrent malheureusement les premiers et se moquèrent des représentations qu’on leur fit. Les portes furent fermées et on tira par le guichet. Le calme fut rétabli le lendemain par les troupes de ligne qui étaient arrivées et les entrées se perçurent.

 

L’hiver a été des plus longs et des plus rigoureux qu’on se rappelle. Il a commencé le 25 novembre, jour de Ste Catherine et a duré jusqu’au douze janvier. Les 27, 28 et 30 novembre ont été les jours les plus froids. Le thermomètre n’est pas descendu plus bas qu’en 1704 (1707 ?) mais le froid a duré plus longtemps. Heureusement qu’il y avait un peu de neige sur les bleds, ce qui les a garantis car il semblait après le dégel que la plupart avait péri. Le printemps a tout renouvelé, jamais aussi bonne récolte. Les vignes n’ont pas été de même. Dans le Beaujolais, Mâconnais et Bas Lyonnais, il y a eu beaucoup de gelées, ce qui a beaucoup contribué à la cherté du vin.

Les moulins ont cessé de moudre pendant près d’un mois. Encore quelques jours de plus, toutes les grandes villes étaient à la famine. Beaucoup de gibiers et d’oiseaux ont péri.

Tous les marronniers des environs de Lyon qui donnent à cette ville de si bons marrons ont péri en grande partie. On a passé longtemps sur le Rhône à ponts de glace. Elles avaient 14  pouces d’épaisseur. J’y ai passé deux fois avec la plus grande assurance vis-à-vis le grand collège. Toute la journée on ne voyait sur le Rhône que des amateurs patinant.

Enfin, le douze janvier, le dégel commença par un vent chaud et le 14 sur les 3 heures du soir, les glaces partirent. Le beau pont Morand résista à la fureur des glaces à part quelques petits dommages. Mais tous les bateaux, plates, frises, moulins furent fracassés ou coulés à fond à l’exception de trois moulins. Les glaces de la Saône ne partirent que quelques jours après et entraînèrent le pont Serin malgré toutes les précautions que la ville pût prendre. Ceux d’Ainay éprouvèrent de grands dommages. Il périt aussi une infinité de bateaux depuis Mâcon jusqu’à Lyon. Mr Rey, lieutenant de police, se distingua par son zèle, sa vigilance et surtout sa prévoyance à ce que personne ne pérît. Il avait soin de faire porter des secours partout où il apercevait du danger.

Nous eûmes à Villeurbanne un événement singulier. Le 14 janvier, jour du dégel à 6 heures du matin ; le Rhône du Velin s’annonça à grand bruit. Comme la terre était fortement gelée quand la neige tomba qui garantit nos bleds, dès qu’elle vint à fondre, elle ne put pas s’imbiber. Toutes les eaux de Genas et d’une partie de Bron se réunirent dans le vallon des Combes et formèrent au-dessous du jardin de la cure un torrent de six pieds-cubes d’eau sur 14 de large. Il passait au bas de Cusset, renversant une partie des écuries de Quentin, le mur de clôture du clos de Me Amblard, procureur fiscal, le fournier et loge de François Payet et aurait probablement renversé toutes les écuries de Me Quentin sans la précaution que j’eus de faire traîner de gros arbres entiers le long des bâtiments pour arrêter le torrent des eaux.

 

Sur les dix heures, après avoir fait l’office des petits morts, je vins revoir notre Rhône qui me parut augmenter de plus en plus, ce qui me donna des inquiétudes terribles sur la situation où se trouvait la veuve de Claude Garin. Le torrent semblait aller frapper en droite ligne contre la maison de cette jeune veuve qui était toute seule avec deux petits enfants et la servante. Déjà, elle avait lâché ses vaches. Mais pour elle, comment se sauver ?

Deux braves citoyens, Claude Gonon et Pierre Martin étaient allés à son secours avant que le torrent fût si considérable. Ils eurent la précaution de porter au grenier tout ce qu’ils purent, jusqu’à douze ruches d’abeilles qui étaient dans le jardin. Mais tout cela ne paraissait à l’abri que pour le moment car il semblait que la maison qui était en pisé ne devait pas résister longtemps aux vagues du torrent.

Croyant voir à chaque instant écrouler cette maison, je demandai le cheval du granger d’Amblard qui se trouva heureusement ferré à glaces et je passai le torrent dans un endroit fort large mais la difficulté était d’aborder chez cette pauvre veuve entourée d’eau de partout. Il fallait traverser en faisant un grand contour six fossés pleins d’eau. Je forçai un homme de Cusset en le menaçant de monter derrière moi pour me guider. Enfin nous arrivons près de la maison où était une petite élévation de fumier sur laquelle on avait apporté les enfants et quelques comestibles. J’encourageais mes hommes à sauver tout ce qu’ils pourraient. Pendant ce temps, je fis trois voyages par la même route que j’étais venu, emmenant la servante et les enfants et quelques petites denrées.

Quand toutes les ruches furent montées au grenier, je visitai si elles étaient bien arrangées, j’entrai dans la maison ayant de l’eau jusqu’aux cuisses. Mais on ne pouvait tenir longtemps, l’eau nous glaçait. André Chapolard, granger de Mr Nesme, qui était venu juste à la fin et dont le cheval n’était pas fatigué, prit la pauvre veuve derrière lui. Claude Gonon emmena sur sa petite jument Pierre Martin et moi mon conducteur. Tous ces braves gens se rendirent à la cure.

Après avoir changé de linge, je les fis bien chauffer et donner des restaurants dont ils avaient grand besoin. L’après dîner, je pris mon cheval ferré à glace et j’allai me promener  pour reconnaître l’origine du torrent. Je fus forcé de le passer dans plus de six endroits différents mais fort larges pour éviter tout danger. Je reconnus cependant mon imprudence quelques jours après, voyant dans beaucoup d’endroits des creux très profonds mais je dois rendre des actions de grâce à la providence qui veillait sur ma conservation.

Après avoir parcouru près d’une demi-lieue, je vis à n’en pas douter que toutes les eaux étaient produites par la fonte des neiges et qu’elles venaient en partie de Chassieu et Genas et un peu de Bron.

Le lendemain matin, après 24 heures, il était plus considérable et plus rapide que jamais. Les prés du village et les plaines de St Antoine étaient couverts d’eau, de manière qu’on pouvait facilement aller de Villeurbanne à Lyon par bateau. Plusieurs lyonnais vinrent à Villeurbanne pour savoir d’où pouvaient venir ces eaux. On croyait que c’était la rivière d’Ain qui franchissait le Rhône gelé et qui se jetait dans le Dauphiné. D’autres s’imaginaient que c’était une trombe d’eau qui était tombée sur Villeurbanne. Mais je désabusai tout le monde parce que j’avais vu et bien reconnu l’origine du torrent.

Toute la matinée fut employée à courir à cheval, à donner du secours aux uns, aux autres, à porter du pain à quelques personnes de Cusset qui, fermées par les eaux, ne pouvaient en venir chercher au village.

A midi, le torrent du Rhône du Velin comme nos gens l’appellent, alla toujours en diminuant jusqu’à minuit qu’il n’en passait pas une goutte, ce qui fait à peu près 42 heures qu’il a duré. Le lendemain, nous eûmes une journée superbe, le plus beau soleil. Chacun se croyait dans le printemps. Nous allâmes examiner tous les dégâts du torrent. Il avait creusé plus de six pieds tout le long de Quentin et entraîné des pierres de taille du mur d’Amblard à deux cents pas mais il avait respecté la maison de notre pauvre veuve. Beaucoup des murs de clôture renversés, des terres et des prés sablés mais personne ne périt.

 

Les Etats Généraux ayant été convoqués, chaque baillage a reçu des ordres pour nommer ses députés, le Tiers-Etat seul en nombre égal au clergé et à la noblesse. Comme le Dauphiné était un pays d’état, son assemblée fut tenue à Moirans où chaque député choisi dans son baillage fut rendu pour nommer aux Etats Généraux : 12 pour le Tiers Etat, 8 pour la noblesse, 4 pour le clergé. Mr l’Archevêque de Vienne, Lefranc de Pompignan, homme respectable et trois chanoines ont été députés. Le Dauphiné est la seule province de France qui n’ait point eu de curé aux Etats Généraux, ce qui n’est pas surprenant puisqu’à l’assemblée de Moirans, il n’y avait que deux curés par diocèse sur douze chanoines au moins qui ont été bien sûrs de réunir les voix pour eux. Au reste, quant il n’y aurait point eu de curés aux Etats Généraux, les choses en seraient peut-être mieux allées.

L’ouverture des Etats Généraux eut lieu le 4 mai mais les députés au nombre de 1200 s’y sont rendus chargés des cahiers de leurs commettants. Ceux qui ont vu cette ouverture prétendent qu’on ne pouvait rien voir de plus majestueux. Chaque ordre avait son costume. Le premier mois fut passé à discuter sur les droits de l’homme. On s’est beaucoup débattu sur la vision des pouvoirs. L’ordre de la noblesse voulait viser les siens. Le Tiers voulait que ce fût en commun. Enfin, après deux mois de débats, menaces, le tiers l’a emporté. Les trois ordres ont été réunis pour n’en faire plus qu’un depuis ce moment-là, ce qui a occasionné des illuminations dans toute la France pendant trois jours.

Le premier jour des illuminations, le peuple de Lyon dans son effervescence, a brûlé ou démoli les barrières des portes. Pendant cinq à six jours, on entrait toutes sortes de marchandises sans payer d’entrée, ce qui avait causé l’augmentation du prix du vin dont j’ai parlé plus haut. Dans la nuit du second jour, il est péri beaucoup de monde à Perrache parce qu’on voulait empêcher la démolition des bureaux. On eut la précaution de les jeter pendant la nuit dans le Rhône de manière qu’au jour le nombre de morts parût moins grand.

Le 12 juillet arriva à Paris la prise tant vantée de la Bastille. Les parisiens montrèrent tant d’intrépidité qu’avec des canons, ils en furent bientôt les maîtres. Le gouverneur tranquille dans sa chambre ne se doutait pas qu’on pût en venir à bout. On le traîna sur la place de grève où il fut pendu. Mr de Flesselles, ancien intendant de Lyon, pour lors prévôt de Paris, éprouva le même sort ainsi que Mrs Foulon et Berthier son gendre. Le peuple se mit à démolir la Bastille. Il en est venu à bout après plusieurs mois de travail.

Tout le monde arbora la cocarde nationale. Tout ecclésiastique qui paraissait en public sans l’avoir s’exposait aux injures du peuple. Pour ma tranquillité, je l’ai portée au chapeau près d’un mois.

Enfin, sur la fin de juillet, arriva dans toute la France, le même jour à la même heure, l’épouvante des brigands qui brûlaient les châteaux. Dans tous les villages, la frayeur s’était emparée de tous les esprits à un tel point qu’il est impossible de l’exprimer. Chacun se croyait perdu. Il y en a qui cachèrent leur argent et effets précieux. Les femmes allaient se cacher dans les églises demandant à se confesser. Combien qui passèrent une partie de la journée dans des chanvres. Partout on faisait courir qu’il arrivait dix mille hommes et dans le vrai, ce n’était que quelques brigands auxquels se réunissaient les mauvais sujets de chaque village pour incendier les châteaux des seigneurs.

Tous ceux des environs jusqu’à Meyzieu ont été en partie brûlés. Mais le fils du marquis de Leusse vint à toute bride chercher du secours à Lyon. Il emmena 9 dragons à cheval qui arrivèrent au moment où ces drôles après avoir brisé tous les meubles allaient mettre le feu. Ils furent dispersés dans la minute. On n’en put tuer que cinq mais dans la nuit, plus de cinquante jeunes volontaires de Lyon les vinrent poursuivre. On en fit un grand massacre dans les environs de la Balme près la chartreuse de Salette où ces gens s’étaient fait donner beaucoup d’argent. Le nombre des châteaux incendiés dans la France a été très considérable mais ce qui révolte, c’est qu’on croit que les ordres pour cette affreuse scène sont partis de plusieurs membres de l’Assemblée Nationale comme un moyen bien sûr pour réduire et faire venir à jubé la noblesse. Mais tirons le rideau là-dessus. Le temps nous découvrira dans la suite de semblables horreurs. Ayons toujours confiance à la Providence qui veille sur ses fidèles serviteurs.

Il n’arriva rien de fâcheux dans ma paroisse. On faisait courir le bruit qu’il y avait à la Guillotière des gens mal intentionnés qui voulaient venir brûler le château de la Ferrandière. Le respectable Mr de Riverieulx qui se reposait beaucoup sur moi me pria d’y aller coucher. Je le fis avec plaisir pendant huit jours et je dormais fort tranquillement parce que tout était si bien disposé que nous avions pu donner la chasse à plus de quarante brigands. Comme la famille craignait beaucoup, on envoya pendant quatre soirs coucher 9 soldats suisses. L’orage et les craintes disparurent et tout le monde fut tranquille.

Jamais on n’a tant vu de libelles.  C’est tout le monde qui veut se mêler d’écrire. On est inondé de journaux. Il y en a qui sont remplis de tant de mensonges et de faussetés que cela dégoûte de les lire et qu’on ne sait que croire. Mais espérons que nos sages représentants conduiront bien la barque.

 

Ora pro rectore 

 

Fin 1789   curé Dechastelin

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1790 à Villeurbanne

AD69   Villeurbanne  BMS 1790  vues 22 à 24

 

Le bled a été extraordinairement cher. Il a valu presque toute l’année de 8 à 9 livres et demie le bichet. La récolte a été généralement très abondante, malgré cela le prix fut soutenu jusqu’au mois d’octobre qu’il a commencé à diminuer un peu. Il y a eu beaucoup d’accaparement et des envois dans l’étranger. Sans cela, le prix en aurait été modique parce que la France avait presque pour trois ans de bled. Le vin a valu depuis un louis jusqu’à 30 livres l’anée et le vieux s’est vendu 36 et même 40 livres l’anée. La récolte quoique médiocre l’a fait un peu diminuer mais à la foire des rois, le prix a été plus haut que jamais.

 

Le 7 février, il arriva à Lyon une révolte sérieuse qui heureusement n’eut pas de suites. Il s’était formé une compagnie de volontaires composée de jeunes gens de la ville qui montaient la garde tous les dimanches. Le peuple, poussé par des esprits turbulents et jaloux, les dispersa à coups de pierres sur les midi et demi près de la rue de l’Arsenal où ils allaient prendre leur poste. Il y en eut plusieurs qui furent cruellement martyrisés. On tira quelques coups de fusil qui tuèrent deux ou trois personnes du peuple mais aucun des jeunes gens qu’on appela muscadins n’est péri. Ils furent obligés de se tenir cachés pendant quelques temps pour éviter la fureur de la populace qui s’était emparée des armes de l’Arsenal. Sur le soir, le peuple furieux se transporta à l’Hôtel de Ville. Mr Imbert Colomès qui était commandant fut obligé de se sauver par des souterrains. On demandait sa tête à grands cris. Sans les suisses qui continrent ce peuple, il aurait été perdu. Il sortit de la ville dans la nuit pour se retirer à Bourg-en-Bresse où il fut fêté.

Un décret de l’Assemblée Nationale portant établissement d’une municipalité dans chaque ville et bourg du royaume, nous nous occupâmes de former celle de Villeurbanne dans le courant de février ; il fallut trois séances. Le curé présida l’assemblée d’une voix unanime. Le second tour de scrutin nous donna pour maire Me Etienne Debourg ; ensuite, on procéda à l’élection des municipaux et du procureur de la commune. Félix Petit fut procureur d’un commun accord ; Pierre Peyot, gendre de Bressiaud, Georges Garnier, Michel Robert, Joseph Buer et Nicolas Bouchet, tous les cinq officiers municipaux. On peut dire que l’on avait fait de bons choix pour la probité et la sagesse mais il aurait été à définir qu’il s’y trouvât un peu plus de lumières, surtout pour un commencement où tout le monde était bien novice. On choisit ensuite douze notables et un greffier, ce qui faisait 20 membres dont fut composée la municipalité de Villeurbanne.

Celle de Lyon eut pour maire Mr Palerne de Savy, gendre de Mr de Riverieulx, homme plein de mérites et de talents. Tout parut assez tranquille jusqu’au 1er mai que Lyon annonça une fédération pour le trente du mois. Tous les villages des environs s’occupèrent à former des gardes nationales. Celle de notre paroisse occasionna de grandes difficultés. On ne voulait former qu’une compagnie de cent hommes y compris les officiers et ne point admettre les locataires parce que disait-on, ils avaient assez de charges à parer et que d’ailleurs, ils étaient presque tous aubergistes, par conséquent trop occupés le dimanche à leurs affaires pour s’occuper de la garde qu’il était indispensable de faire ce jour-là dans la paroisse. Quoique ces raisons ne regardaient que leurs intérêts, ils les prirent en mauvaise part et crurent qu’on les méprisait. Aussi montrèrent-ils qu’ils avaient autant de patriotisme, de zèle et de courage que personne. En conséquence, ils convoquèrent une assemblée générale où ils cassèrent tout ce qui s’était fait la précédente.

On nomma pour commandant Mr Mermet, avocat domicilié depuis deux ans, Mr Decomberousse, capitaine de la 1ère division, Mr Nivon, capitaine de la 2ème, Mr Joannon, capitaine de la 7ème, Mr Christian Fr..tier, capitaine de la 4ème des Charpennes et Mr le curé aumonier de la troupe. Mr Mermet fit présent du drapeau que je bénis sur la place du Plâtre où on avait dressé un autel et où je célébrai le dimanche 30 mai.  Notre garde, ayant tous les officiers municipaux, se rendit à Lyon auprès des autres gardes nationales qui étaient sur une même ligne depuis le pont Morand jusqu’au fond de l’allée Perrache.

Sur les midis, l’armée composée d’environ 40000 hommes se mit en marche, ayant en tête Mr Dervieu du Villard, commandant général. 16 batteries de canons précédaient la troupe. Il était deux heures quand tout le monde a été arrivé au camp qui fut tenu dans les communaux de la paroisse. Un autel majestueux d’environ 50 pieds de hauteur présentant quatre faces, élevé au milieu. On y célébra quatre messes. Une seule fut dite en haut. Encore, on eut assez de peine de garantir de la pluie le célébrant avec 4 parapluies. Comme curé du camp, je fis les honneurs de l’autel en rochet et en chape.

Les messes finies, le commandant monta en haut de l’autel et prononça le serment militaire que toute l’armée répéta de cœur et d’âme. Ensuite, on se livra à la joie et à la danse malgré une pluie averse qui durait depuis midi. On s’embrassait en bons patriotes et en bons frères. Jamais on n’avait vu un spectacle plus imposant et plus gai malgré le mauvais temps. Le camp était entouré de superbes loges. J’allai complimenter la municipalité de Lyon qui était dans une loge au levant de l’autel. Mr de Savy me combla d’amitié en m’embrassant. Il y eut quelques intervalles où la pluie cessa mais sur les cinq heures recommençant plus fort que jamais. Le commandant fit battre la retraite. Dans une demi-heure, il ne resta personne au camp, si ce n’est les cafetiers et cabaretiers qui firent mal leurs affaires.

Le lendemain, un malheureux voulut s’aviser de filouter. Il fut surpris et pendu sur le champ à un saule par le peuple après l’avoir fait confesser. Je l’enterrai le lendemain au cimetière de Villeurbanne.

On fit courir le bruit que des brigands et des ennemis de l’état voulaient brûler des bleds. Pour la sûreté de la paroisse, le commandant fit monter la garde tout le mois de juillet depuis les neuf heures du soir jusqu’à 4 heures du matin mais il n’arriva heureusement aucun accident. Il y avait 4 piquets : le 1er au village, le 2ème aux maisons neuves, le 3ème chez Mr Mermet et le 4ème aux Charpennes.

Il y a eu de grandes difficultés dans la paroisse dont je ne parlerai point parce qu’il y a beaucoup de personnes impliquées. Comme je n’ai point entendu les dépositions ni vu les lettres répandues de côté et d’autre, je n’ose point ajouter foi à tous ces rapports et discours méchants. Je garde le silence, crainte de m’écarter de la vérité.

Cette année sera à jamais mémorable, partant de décrets surprenants, surtout celui qui abolit les vÅ“ux monastiques des deux sexes, qui adjuge à la nation tous les biens du clergé sans aucune distinction, moyennant une pension de 700 livres – la dite pension variera suivant l’âge – qu’ils pourront manger où bon leur semblera. On a déjà beaucoup vendu dans le courant de novembre et décembre des maisons des chapitres et communautés.

L’Assemblée Nationale a trouvé un bon secret pour payer. C’est en créant pour quatre cents millions d’assignats ou papier monnaie de 1000, de 700, de 200. Elle vient encore d’en décréter pour 800 000 000. Les plus bas seront de 50 livres, ce qui fait en tout douze cents millions. L’argent se resserre et se cache. On perd pour l’échange des assignats jusqu’à 5, 6 et 7 pour cent.

 

Il y a eu de grandes inondations. Le Rhône est venu deux fois à la Guillotière mais point de plus surprenante que celle de la Loire, arrivée la nuit du 11 novembre, qui fut élevée à plus de 27 pieds de hauteur. Tout le Forez a éprouvé de grandes pertes, le pont de Roanne entraîné et toute l’île et peut-être plus de cent maisons qu’il faudra reconstruire, l’eau ayant miné par-dessous les fondations. Vingt-cinq maisons dans mon village natal (Epercieux) ont été entraînées. Cinq appartenaient à mon père qui mourut quelques jours après à la suite d’une révolution que cette fâcheuse nouvelle lui occasionna. Trois femmes et 7 de leurs enfants réfugiés dans une de nos maisons périrent pendant que leurs maris et domestiques avaient emmené les bateaux dans le haut du village. A St Paul d’Epercieux, il n’est resté que l’église et deux maisons. Dieu veuille nous préserver dans la suite de semblables fléaux.

 

Ora pro rectore

 

Curé Dechastelin

 

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1791 à Villeurbanne

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Sur la fin de juin, il est arrivé à Poleymieux au Mont d’Or un événement des plus affreux. Un dimanche matin après la messe, quelques personnes de la garde nationale se présentèrent chez Mr Guillin, le seigneur, pour faire perquisition. Il demanda en vertu de quel ordre. Comme il n’y en avait point, il les pria de se retirer. On ne voulut pas. Bref, Mr Guillin tira un coup de pistolet qui ne blessa personne. Sur le champ, ces forcenés coururent sonner le tocsin, ce qui jeta l’alarme dans les paroisses voisines qui accoururent. Mr Guillin songea à se barricader chez lui et tira des coups de feu mais en vain. Ces scélérats viennent à bout de s’introduire dans le château en escaladant les fenêtres.

La pauvre Madame Guillin âgée de 21 ans et nourrice de son 3ème enfant fut obligée de se sauver par derrière tout échevelée. On trouva le malheureux Guillin caché dans son donjon. On le fait descendre en bas du château où malgré les maires de Poleymieux et de St Germain qui l’entouraient, on le mit en pièces. Chacun de ces enragés se disputait ses membres. Plusieurs en mangèrent qu’ils firent cuire à Neuville, à Chasselay et à Quincieux. La raison se refuse à croire de semblables horreurs. Français, qu’êtes-vous devenus ?

 

Le bled est toujours allé en diminuant jusqu’à la récolte qui a été assez abondante. Il ne valait pour lors que six livres le bichet, mais deux mois après, il est augmenté et a valu à la fin de l’année jusqu’à 8 livres 10 sols et 9 livres le bichet. Le coût de cette augmentation est la disette des menus grains qui ont manqué presque généralement et la peste des assignats. La sécheresse qui a duré quatre mois a tout grillé. On ne se rappelle pas de mémoire d’homme d’avoir vu une sécheresse si longue aussi on n’a cueilli ni second foin, ni raves, peu de truffes valant trois livres le bichet. En beaucoup d’endroits, les fruits ont été fort mauvais, n’étant pas venus à maturité. Les bêtes à cornes n’ont pour nourriture que de la paille. Ce qu’il y eut de bon, c’est le vin mais en petite quantité. Le raisin a mûri. Il a été cueilli dans le plus grand sec. A la fin de septembre, les vendanges étaient finies dans tout le lyonnais. A la Toussaint, le vin nouveau valait couramment dix sous l’anée.

 

L’Assemblée Nationale a tout changé ou détruit ce qu’il était de l’ancien régime. Ses décrets sont en si grand nombre qu’il serait impossible de tout rapporter. Elle en a rendu un dans le courant de novembre dernier qui enjoint à tous les fonctionnaires publics de prêter le serment ainsi conçu pour les curés :

« Je jure d’être fidèle à la nation, à la loi et au roi, de veiller au besoin sur le troupeau qui m’est confié et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l’Assemblée Nationale et acceptée par le roi. » La plupart des curés se sont refusés à un pareil serment, plusieurs l’ont prêté avec restriction et il en est qui se sont prêtés à toutes les circonstances nolo judicare quemquam. Tous ceux qui se sont refusés ou qui ont fait des restrictions dont le procès verbal faisait mention ont été expulsés de leur cure et, ce qui est étonnant, c’est qu’il se soit trouvé des ecclésiastiques assez avides pour remplacer ces respectables curés. On n’arrêtait point de le dire, on n’a trouvé que des moines défroqués ou quelques vicaires manquant de délicatesse et de sentiment ; aussi ont-ils été mal accueillis dans la plupart des paroisses lorsqu’ils se sont présentés pour prendre possession d’une place dont le titulaire vivait et qu’il ne doit qu’à la force et à la rigueur. Tous les évêques de France ont subi le même sort à l’exception de quatre. Tout cela occasionne beaucoup de trouble et de désordre dans les villes et paroisses. Enfin, grâce à Dieu, j’ai su sagement concilier tous les esprits de manière que ma paroisse n’éprouve aucun de ces désagréments mais il n’en manque pas d’autres.

On a procédé dans les fêtes de Noël à la nomination d’un juge de paix. Les suffrages ont porté Mr Decomberousse, avocat à Vienne, qui a donné sa démission au bout de deux mois pour prendre la place de juge au tribunal du district de Vienne. La seconde assemblée nous a donné pour juge de paix Mr Faure, notaire à Décines. On peut regarder cette institution des juges de paix pour les campagnes comme très sage et bien ordonnée. Il y en a un par canton. Villeurbanne en est déjà le chef-lieu et comprend Vaulx, Bron, Décines, Charpieu, Chassieu et Meyzieu.

Depuis le 1er janvier 1791, tous les curés et vicaires ont reçu leur traitement, chacun dans leur district, suivant la population de leur paroisse. Les moindres ont 1200 livres et les vicaires 700 livres. D’après le dénombrement que j’ai fait moi-même, la population monte ici à 1630 âmes, ainsi, il me revient 1500 livres par an ; mais on ne connaît plus l’argent, on ne paie qu’en papier, c’est-à-dire les assignats qui sont toujours allés en perdant. A la fin de cette année, ils perdent trente pour cent, ce que j’atteste avoir vu de mes propres yeux.

La ville de Lyon pour suppléer à la monnaie qui a disparu, a imaginé des petits mandats en carton de 6 livres, 3, 1 livre, 10 sols, 1 livre et 10 sols. Nos femmes au retour du marché, n’apportent que cette paperasse. La peste des assignats et les autres papiers monnaie ont fait augmenter tous les comestibles ainsi que toutes les marchandises quelconques de près d’un tiers. Il y en a même qui doublent. Ainsi, les pauvres curés qui croient recevoir 1200 livres en reçoivent à peine 800 par le prix des denrées.

Tandis que toutes les autres paroisses sollicitent auprès des districts la conservation et même l’agrandissement des jardins de leur cure, qui le croirait que celle de Villeurbanne demande auprès du district de Vienne que le surplus du demi-arpent du jardin de leur cure soit vendu parce que le jardin contient environ quatre bicherées et demie et que le décret n’accorde qu’un demi-arpent aux curés pour former leur jardin, lequel demi-arpent est de deux bicherées et quelques toises.

Mais rendons justice à nos paroissiens. Il ne s’en trouve que trois dans le nombre des citoyens qui demandent cette vente. Ces trois individus que l’on ne craindrait pas d’appeler mauvais sujets puisqu’ils se conduisent par pure vengeance et par malice contre leur curé qui ne leur veut que du bien et qui leur rend service quand l’occasion se présente, ont dénoncé et même fait des soumissions au district pour le surplus du clos. Le curé a présenté différentes requêtes. On a ordonné la mensuration du dit jardin et les choses en sont demeurées là.

Tous les fonds d’obit dépendant de la cure ont été vendus dans le courant d’août. La veuve Gacon au-dessous du Mollard est restée adjudicataire. Il y avait une vigne aux Combes de dix hommées, l’inviolata et la terre près Robert dit Marcellin, chacune d’environ trois bicherées, une terre au chemin de Ruelles de quatre bicherées et une autre au marais de dix.

Ces trois susnommés n’occasionnent que le trouble et le désordre dans la paroisse. Tient-on une assemblée, ils y cabalent. Ils s’imaginent avoir plus de lumières et d’esprit que tout le reste des citoyens et quiconque voudra bien les apprécier reconnaîtra qu’ils ont même fort peu de bon sens, mais seulement beaucoup d’orgueil.

Dans tous les districts, on a vendu en grande partie les biens du clergé, prébendes ecclésiastiques ou laïques, fonds d’obit, rien n’a été réservé mais le tout très chèrement.

L’assemblée était divisée en deux parties, le côté droit attaché au roi et le côté gauche parmi lesquels un grand nombre voulait la république, la révolution telle qu’ils l’ont décrétée tandis que les autres demandaient beaucoup de modifications.

Mirabeau, député de Provence, était le chef du parti gauche. On peut le regarder même comme le chef de la révolution. Sans lui, jamais elle ne se serait opérée. Ce grand homme, il l’était par ses vastes lumières et ses connaissances mais qu’il a ternies  par tant de scélératesse. Aujourd’hui, ses cendres reposent dans le lieu destiné aux grands hommes. Il est mort dans le courant de mars âgé de quarante deux ans. Si la mort ne l’eût pas enlevé si tôt, il aurait peut-être tout réparé et procuré de grands biens à la patrie. Il semblait le promettre.

L’abbé Maury était le 1er homme du côté droit, on peut même dire de l’assemblée et sans contredit de la France. Quelle science et quel génie ! En général, l’assemblée renfermait des hommes d’un grand mérite. Elle a terminé ses séances le 30 septembre. La seconde législature lui a succédé de suite au nombre de 700 députés.

Mr de Savy, le digne maire de Lyon, a été nommé président du tribunal de district. Il a été remplacé dans la mairie par Mr Vitet, médecin fort enragé, grand républicain faisant mouvoir à son gré les clubs.

 

Depuis la St Jean, il n’y a plus de vicaire. Le père Thévenin, qui l’était ici, n’a pas craint de manquer de délicatesse pour prendre la cure de Pusignan et succéder à un homme vivant et que l’on chasse de la place. Par mes soins, la paroisse a eu une seconde messe toutes les fêtes et dimanches.

 

Curé Dechastelin

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Lyon

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1831 : presse et affiches

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1864 : fête des lumières

Le journal de l’Ain   12 décembre 1864

 

4a01039be89d6020df329745ff764cf5Une personne de Bourg qui a assisté aux fêtes de Lyon du 8 décembre nous adresse les lignes suivantes :

« La ville de Lyon est fidèle au culte de Marie, et la fête de l’Immaculée-Conception n’a rien perdu de tout l’éclat de ses premiers temps. Cette manifestation, qui revêt toutes les formes, restera comme une attestation solennelle de la piété lyonnaise, malgré les circonstances qui peuvent parfois diviser les esprits.

« Dans cette journée toute la population semble obéir à une religieuse inspiration. Les grandes artères de Lyon présentaient une vive animation. Ce n’était plus seulement le coteau de Fourvière, les quais de la Saône qui s’illuminaient de mille feux, c’étaient les quais du Rhône, les rues Impériale, de l’Impératrice, la rue Centrale et beaucoup d’autres. Les feux d’artifice, les flammes de Bengale, les gerbes flamboyantes répandaient sur tout le magnifique coteau de Fourvière des effets imprévus et splendides, qui arrachaient à la foule des cris d’admiration. Des sociétés chantantes étaient échelonnées sur divers points du coteau; sur la Saône, des pyroscaphes illuminés et courant sur la nappe liquide, portaient les musiques instrumentales qui jetaient leurs accords sur les deux rives. Partout des chants joyeux et une grande affluence de promeneurs qui cherchaient l’image de la protectrice de la cité. Chaque année il se dit que la fête n’a jamais été si belle; on le répète encore aujourd’hui, c’est que la foi en Marie se ravive sans cesse dans les cÅ“urs.

« Et quand on voit les magnificences et les splendeurs actuelles de la ville de Lyon, après les malheurs qui l’ont frappée, il faut bien reconnaître que cette ville a une protectrice spéciale auprès de Dieu. A moitié détruite en 93 par les bombardements de la révolution, ravagée par les émeutes et la guerre civile après 1830; dévastée et ruinée par de terribles inondations, toujours elle renaît plus belle, et, se relève comme par enchantement de ses désastres.

« Quelle ville fut jamais plus éprouvée et se montre cependant plus florissante ?

« L’Echo de Fourvière, rendant compte de la fête de jeudi qui avait son plus vif éclat devant le quai de l’Archevêché et le Palais de- Justice, fait cette remarque qui nous a aussi frappés.

« L’affreuse catastrophe de la Mouche* était dans tous les souvenirs, et ces chants pieux qui partaient du lieu même où tant de victimes avaient été englouties paraissaient supplier en leur faveur la divine miséricorde. » Cette touchante réflexion n’est pas de nous ; nous l’avons recueillie dans la foule, où elle était exprimée dans un langage qui en doublait le prix.

* Un des bateaux à vapeur (les Mouches) qui effectuaient  sur la Saône un service régulier entre Vaise et Perrache, sous le poids des passagers qui se sont précipités d’un même côté, s’est couché sur le flanc, précipitant à l’eau un grand nombre de personnes. On a dénombré 30 morts ce 10 juillet 1864.

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La fête de la Saint Denis

Le 11 octo­bre 1711, c’était le pre­mier jour de la vogue de St Denis de Bron. Cette fête exis­tait depuis des temps immé­mo­riaux, depuis les Gaulois de Condate au moins, et c’était la fête de Bacchus, ou Dionysos, que les curés de l’époque avaient bien vite trans­formée en St Denis. D’évidence on s’y rin­çait bien le cor­gno­lon, mais cette vogue avait la par­ti­cu­la­rité que tout le monde pou­vait s’insul­ter libre­ment sans que les urbains, la police de l’époque, inter­vien­nent. Cela deve­nait un jeu à qui se dirait les insul­tes les plus gros­siè­res. On en a gardé cer­tai­nes expres­sions lyon­nai­ses qui pour­tant sont on ne peut plus affec­tueu­ses, comme « Ah, te v’là cha­ro­gne ! » et bien d’autres encore. Alors, vous pensez bien que fête pareille, ça attirait plein de monde.

 

 

Le Pont du Rhosne ou Pont de la Guillotière

pont guillCe 11 octo­bre 1711, tout le monde était bien allumé mais la vogue allait s’éteindre, il se fai­sait tard et il fal­lait ren­trer. À cette époque il n’y avait qu’un seul pont, qui était très long, pour tra­ver­ser le Rhône, celui qu’on appelle aujourd’hui le pont de la Guillotière, et ce pont fer­mait la nuit. Du côté de la Guillotière, où il y avait de grands tène­ments agri­co­les, le pont com­men­çait à la « place du Pont » (d’où ce nom qui est resté même si le pont n’est plus là) et il y avait une tour d’octroi, avec une porte et un pont levis. De l’autre côté il allait pres­que jusqu’en Bellecour où il y avait une bar­rière (d’où la rue de la Barre). Tous ces gens qui ren­traient de la vogue par la Guillotière, bien fioles de col­la­gne, se pres­saient pour arri­ver avant la fer­me­ture du pont pour ren­trer chez soi.

V’là t’y pas qu’en face débou­chait de Bellecour le carosse de Madame Servient, qui se ren­dait sur ses terres sur la rive gauche. Mais son carosse a été accro­ché par un char­roi venant en sens inverse et fut ren­versé en plein milieu du pont, ce qui pro­dui­sit une bar­rière infran­chis­sa­ble sur laquelle la foule vint se heur­ter et l’empê­chait de tra­ver­ser. Ceux qui étaient en tête, pres­sés par ceux qui sui­vaient furent écrasés les uns sur les autres. On dénom­bra 241 vic­ti­mes dans ce qu’on appela « le tumulte du pont du Rhosne ». Il y eut en effet 25 per­son­nes noyées dans le fleuve, et 216 mortes écrasées.

Madame Servient, dame Catherine de Mazenod de son nom de jeune fille, fut si tel­le­ment frap­pée par cette tra­gé­die, qu’elle laissa tous ses immen­ses domai­nes de la rive gauche « au profit des pau­vres » de la ville de Lyon. Auteure invo­lon­taire de cette catas­tro­phe, rongée par le remords, elle donna donc ce qu’elle appela « sa part de Dieu ». Cependant, les échevins, les élus muni­ci­paux lyon­nais ne firent pas grand cas de son voeu, puisqu’on voit bien ce qu’il en est advenu de la « Part-Dieu ». Si ce fut la prin­ci­pale ori­gine de la for­tune des Hospices Civils de Lyon, ce ne furent pas les pau­vres qui en pro­fi­tè­rent.

voir la narration complète dans les archives départementales

http://rebellyon.info/Le-11-octobre-1711-la-tragedie-du.html

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Le « tumulte » du pont de la Guillotière

Lyon  vers 1700Pont_sur_le_RosneLe fleuve, à cet endroit, constituait la frontière entre le Dauphiné et le Lyonnais. On marqua cette frontière située à la hauteur de la sixième pile rive droite par la construction d’une porte munie d’un pont-levis en bois. Rive droite, côté Lyon, l’entrée était encadrée par deux tours rondes qui constituaient la porte Bourgchanin. Le parapet était large seulement de cinq à six mètres. Ce pont énorme donnait un côté fantastique au paysage lyonnais comme se plaisent à le montrer certaines gravures. La circulation était très difficile sur ce pont unique. Ce qui donnait lieu à des embouteillages parfois dramatiques, comme le fameux «tumulte du pont de la Guillotière» qui se produisit le dimanche 11 octobre 1711.

Une foule nombreuse de Lyonnais se rendit à Bron, sur l’autre rive, pour fêter Saint-Denis. Ce cortège serré revient en fin d’après-midi alors qu’en face roulait dans son carrosse attelé de deux chevaux, Catherine de Mazenod, veuve de Monsieur de Servient, propriétaire de la plus grande partie de la rive gauche. Suivie d’une charrette de tonneaux vides, elle se rend chez elle à la maison forte de La-Part-Dieu. L’impatience du cocher dans cette foule ajoutée aux fausses manoeuvres entraîne le renversement du carrosse. La charrette entre en collision avec lui. La foule se heurte à cette barricade involontaire et ceux qui suivent poussent vigoureusement écrasant et étouffant les malheureux arrivés les premiers. Certains se jettent à l’eau. Les soldats, au lieu de porter secours, pillent les victimes… On relèvera 216 morts et repêchera 25 noyés.

voir la narration complète dans les archives départementales

http://fleuverhone.voila.net/5_HOMMES.html

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Le grand malheur à la porte du Rhône : 1711

A la fin du registre de 1711, on trouve ce texte imprimé. Cette version a été éditée en 4 pages sans doute pour être vendue dans la rue par les crieurs.

Le carrosse est celui de Mme de Servient.

Dans le registre des sépultures de 1711 de St Nizier ou celui de l’hospice, on trouve plusieurs pages d’actes consacrés à des personnes décédées ce jour-là.

AD69  BMS 1711  Bron

 

Relation du grand malheur arrivé à la porte du Rhône à Lyon,

 

le 11 octobre de l’année 1711,

 

au retour de la promenade de Bron, hors les faubourgs de la Guillotière

 

Il n’y a personne dans le monde qui ne doive être surpris du malheur arrivé à la porte du Rhône de la ville de Lyon car depuis que la ville a été édifiée, il n’en a jamais été parlé d’un semblable, ni même en aucune autre ville du Royaume et on ne doute pas qu’il ne soit très difficile aux personnes qui ne l’ont pas vu d’y ajouter foi, quoique l’on ait mis dans ce détail que ce qui est véritable et dont l’attestation se rendra sans doute commune et s’étendra dans toutes les villes de l’Europe et même ailleurs.

On commencera donc par vous dire, que le onzième du mois d’octobre de cette année 1711, les Peuples de la Ville de Lyon furent à une promenade à un village nommé Bron, hors le faubourg de la Guillotière, à une petite lieue de cette ville, comme ils ont coutume de faire toutes les années le dimanche après la fête de Saint Denis ; comme le temps fut très beau cette journée-là, la quantité des personnes qui y furent était si grande qu’il est impossible de les nombrer.

On y conduit ordinairement des denrées de la ville et du faubourg, et des vins des villages voisins de celui-là. Chacun y peut boire et manger selon ses moyens et sa nécessité ; cependant, on a remarqué que depuis longtemps, on n’a pas vu retirer le peuple si tranquille et moins pris de vin que ce jour-là.

Un grand nombre de personnes étaient déjà rentrées dans la ville, et les autres arrivaient continuellement, quand la nuit commençant de s’approcher, quelques personnes mal avisées fermèrent la barrière qui est à l’entrée de la ville près du Corps de Garde, à dessein, dit-on, de faire contribuer ceux qui resteraient plus tard en arrière, c’est-à-dire après l’heure ordinaire que l’on a coutume de fermer la porte. Le nombre des personnes qui furent arrêtées par cette barrière était très considérable et s’augmentait toujours par ceux qui arrivaient incessamment et à la hâte. Il survint dans ce moment un carrosse qui ne pouvait passer sans ouvrir cette barrière. Au moment qu’elle fut ouverte, chacun se pressa d’entrer à dessein de se retirer dans sa maison. Mais malheureusement, la plupart n’eurent pas ce bonheur car quelques uns étaient tombés par accident ou autrement ; ils ne purent être relevés, bien au contraire. Les autres arrivant sans cesse, leur tombèrent dessus, mais en si grande quantité qu’il leur était impossible d’avancer ni de reculer. Beaucoup d’autres restèrent tout droits et si étroitement pressés qu’ils ne pouvaient aucunement remuer ni respirer, de sorte que tant de ceux qui étaient dessous, il y en eut près de trois cents d’étouffés. Plusieurs personnes assurent que c’est un coup prémédité parce qu’en premier lieu, la barrière demeura longtemps fermée et pendant ce temps là, des centaines de personnes pillaient tout ce qu’ils attrapaient. Ceux qui eurent le bonheur d’éviter la mort perdirent leurs chapeaux, perruques, cravates et cannes ; leur argent leur fut volé dans leur poche et on les emportait presque tous demi-morts. Les femmes perdirent leurs coiffures, leurs chaînes, colliers et collants ; leurs bagues leur furent arrachées des doigts ; leurs pendailles, leurs tabliers, jusqu’à y perdre leurs souliers et leurs jupes ; et de ceux-là, les uns avaient la tête cassée, les autres les bras, les jambes, d’autres qui ne pouvaient plus respirer ayant l’estomac offensé. Et depuis les sept heures jusqu’à minuit, on ne cessa de porter à l’hôpital ou dans les maisons ceux que la faveur voulut bien qui se retirassent de cet embarras ; et de ces personnes qui ont été maltraitées, il en meurt tous les jours beaucoup.

On voyait des mères qui priaient ces personnes qui, à le bien dire, sont la cause de ce malheur, de sauver du moins leurs pauvres enfants, mais ils ne les écoutaient pas. D’autres femmes présentaient leurs joyaux afin d’avoir la vie, et cependant pour cela n’en étaient pas retirées ; mais au contraire, on voyait donner des bourrades, des coups de bâton ; rompre les chaînes et les colliers au col des femmes, et par ces efforts, les étouffer. Après quelques temps, ceux qui étaient dessous furent retirés, et les magistrats arrivant, pour calmer ce désordre, ordonnèrent que l’on rangea des deux côtés ceux qui étaient morts afin de donner passage à ceux qui étaient restés en arrière sur le pont qui ne commencèrent à entrer qu’environ les deux heures après minuit ; et les portes demeurèrent ouvertes toute la nuit.

Ce qu’il y a de plus surprenant, c’est que les chevaux du carrosse, dont il a été parlé, sans faire aucun mouvement, furent étouffés dans la foule ; et l’on ajoute qu’un tel accident ne peut pas être arrivé sans que le sort le plus fatal ne s’en soit mêlé, ou que la plus grande malice humaine n’ait exercé tout son artifice pour ce sujet.

Messieurs de la Justice s’occupèrent toute la nuit à faire transporter les corps morts sur le rempart, au bastion le plus prochain de la porte mais ils furent bien surpris de voir que ces personnes mortes étaient presque toutes nues. Le nombre de ceux qui furent portés dans cet endroit, est de deux cent dix-neuf, tant hommes que garçons, femmes, filles, enfants, grands et petits ; et on fit ouvrir deux femmes enceintes, dont leurs enfants donnant signe de vie furent ondoyés et après posés sur le corps de leur mère. On fit mettre le sceau à chacun des corps, comme c’est la coutume, et le lendemain matin, chacun vint reconnaître ceux qui leur appartenaient ; mais ce ne fut pas sans une grande désolation, car les cris et les pleurs de ceux qui y reconnaissent leurs parents faisaient trembler et émouvaient un chacun à la pitié. Toute cette journée se passa dans une grande tristesse, laquelle dure encore, et durera bien longtemps.

On promit à ceux qui le souhaitaient d’emporter ou faire emporter ceux qui leur appartenaient, et les autres furent enterrés dans la paroisse d’Ainay qui, ce jour-là, eut une terrible occupation.

On n’a pas pu savoir le nombre de ceux qui furent jetés dans la rivière dans le fort du désordre qui dura six heures, par les mains de certains mal intentionnés et sans crainte de Dieu, cependant on nous assure qu’on en a déjà trouvé plusieurs au lieu de Pierre Bénite, à environ une lieue de cette ville, et qui étaient dépouillés de tous leurs habits.

On entend tous les jours faire des plaintes et des gémissements, quand on pense à ce malheur, et les personnes les mieux sensées ne peuvent point comprendre comment cela peut être arrivé, et qu’il y ait eu tant de personnes mortes ou blessées dans un si petit espace de terrain, qui ne peut être que de cent pas tout au plus de longueur, et environ sept à huit de largeur. Ils conviennent tous que c’est une action préméditée et complotée entre plusieurs méchants dont on n’est point informé du nom ; mais qui pourront bien être découverts dans la suite par la permission divine, qui ne laissera pas un semblable crime impuni, et par les soins que prennent continuellement les juges équitables qui composent la Cour Souveraine des Monnaies, et la sénéchaussée, et le Siège Présidial de cette ville, aidés des magistrats, de la noblesse et de toute la bourgeoisie qui demande tous les jours à Dieu vengeance d’une action si énorme et dont le souvenir fait horreur.

On compte des blessés ou des morts le nombre de mille à douze cents personnes, et encore ne le peut-on pas savoir au juste, d’autant que la ville est grande et qu’il y en a de tous les quartiers.

Quelques précautions qu’eussent pris les auteurs de cette fatale catastrophe pour cacher aux yeux des hommes leur scélératisme, ils ne le purent cacher aux yeux de Dieu ; ce juge suprême inspira aux célèbres magistrats de la cour des Monnaies de découvrir ces malheureux. Monsieur Cholier, président et assesseur criminel, dont l’intégrité et la vigilance dans les affaires est égale, fit des informations. Le nommé Belair, sergent de la porte du Rhône fut arrêté et mis aux prisons de Roanne ; ce sage magistrat reçut les dépositions des plaignants, les recollements et confrontations, et par sentence, le dit Belair fut condamné à être rompu vif et amendé au Roi de la somme de 500 l et de 200 l pour faire prier Dieu pour le repos des âmes de ceux qui sont morts. Ce malheureux fut exécuté le mercredi 21 octobre. Il mourut avec une résignation fort  grande aux ordres de Dieu, après avoir déclaré ses complices, que la justice divine ne laissera pas sans punition. Son corps a été porté aux Platières de la Guillotière pour servir d’exemple aux méchants.

A Lyon, proche la Boucherie de l’Hôpital, du côté du Rhône, à l’enseigne de la Sêpe

 

Pour voir une reconstitution de Lyon en 1700 :

http://lyon-en-1700.blogspot.fr/

Pour voir des plans de Lyon au 17ème siècle et vers 1700 :

http://www.archives-lyon.fr/static/archives/contenu/old/fonds/plan-g/41.htm

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