AD69  Villeurbanne BMS 1789 vues 23 à 26
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La récolte en « bled » a été fort abondante et malgré cela, le bled a été cher toute l’année à cause des accaparements et surtout des envois considérables en Allemagne qui était en guerre, avec la poste. A la fin de l’année, le bled a valu jusqu’à neuf livres dix le bichet. Les provinces de grain ne voulaient point permettre l’exportation. Plusieurs grandes villes, surtout Paris, ont été à la veille d’éprouver la famine.
La récolte en vin a été médiocre et le vin généralement mauvais. Il n’a pas été cher jusqu’à la St Jean, dix, douze et quinze l’anée, mais dans le courant de juillet, une petite révolte arrivée à Lyon parmi le peuple qui a brisé les barrières et chassé les commis a porté le prix à vingt et vingt-quatre l’anée parce qu’on n’a point payé d’entrée pendant cinq jours. Deux habitants de la paroisse de St Cyr au Mont d’Or ont été tués aux portes de Vaise. Ils se trouvèrent malheureusement les premiers et se moquèrent des représentations qu’on leur fit. Les portes furent fermées et on tira par le guichet. Le calme fut rétabli le lendemain par les troupes de ligne qui étaient arrivées et les entrées se perçurent.
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L’hiver a été des plus longs et des plus rigoureux qu’on se rappelle. Il a commencé le 25 novembre, jour de Ste Catherine et a duré jusqu’au douze janvier. Les 27, 28 et 30 novembre ont été les jours les plus froids. Le thermomètre n’est pas descendu plus bas qu’en 1704 (1707 ?) mais le froid a duré plus longtemps. Heureusement qu’il y avait un peu de neige sur les bleds, ce qui les a garantis car il semblait après le dégel que la plupart avait péri. Le printemps a tout renouvelé, jamais aussi bonne récolte. Les vignes n’ont pas été de même. Dans le Beaujolais, Mâconnais et Bas Lyonnais, il y a eu beaucoup de gelées, ce qui a beaucoup contribué à la cherté du vin.
Les moulins ont cessé de moudre pendant près d’un mois. Encore quelques jours de plus, toutes les grandes villes étaient à la famine. Beaucoup de gibiers et d’oiseaux ont péri.
Tous les marronniers des environs de Lyon qui donnent à cette ville de si bons marrons ont péri en grande partie. On a passé longtemps sur le Rhône à ponts de glace. Elles avaient 14 pouces d’épaisseur. J’y ai passé deux fois avec la plus grande assurance vis-à -vis le grand collège. Toute la journée on ne voyait sur le Rhône que des amateurs patinant.
Enfin, le douze janvier, le dégel commença par un vent chaud et le 14 sur les 3 heures du soir, les glaces partirent. Le beau pont Morand résista à la fureur des glaces à part quelques petits dommages. Mais tous les bateaux, plates, frises, moulins furent fracassés ou coulés à fond à l’exception de trois moulins. Les glaces de la Saône ne partirent que quelques jours après et entraînèrent le pont Serin malgré toutes les précautions que la ville pût prendre. Ceux d’Ainay éprouvèrent de grands dommages. Il périt aussi une infinité de bateaux depuis Mâcon jusqu’à Lyon. Mr Rey, lieutenant de police, se distingua par son zèle, sa vigilance et surtout sa prévoyance à ce que personne ne pérît. Il avait soin de faire porter des secours partout où il apercevait du danger.
Nous eûmes à Villeurbanne un événement singulier. Le 14 janvier, jour du dégel à 6 heures du matin ; le Rhône du Velin s’annonça à grand bruit. Comme la terre était fortement gelée quand la neige tomba qui garantit nos bleds, dès qu’elle vint à fondre, elle ne put pas s’imbiber. Toutes les eaux de Genas et d’une partie de Bron se réunirent dans le vallon des Combes et formèrent au-dessous du jardin de la cure un torrent de six pieds-cubes d’eau sur 14 de large. Il passait au bas de Cusset, renversant une partie des écuries de Quentin, le mur de clôture du clos de Me Amblard, procureur fiscal, le fournier et loge de François Payet et aurait probablement renversé toutes les écuries de Me Quentin sans la précaution que j’eus de faire traîner de gros arbres entiers le long des bâtiments pour arrêter le torrent des eaux.
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Sur les dix heures, après avoir fait l’office des petits morts, je vins revoir notre Rhône qui me parut augmenter de plus en plus, ce qui me donna des inquiétudes terribles sur la situation où se trouvait la veuve de Claude Garin. Le torrent semblait aller frapper en droite ligne contre la maison de cette jeune veuve qui était toute seule avec deux petits enfants et la servante. Déjà , elle avait lâché ses vaches. Mais pour elle, comment se sauver ?
Deux braves citoyens, Claude Gonon et Pierre Martin étaient allés à son secours avant que le torrent fût si considérable. Ils eurent la précaution de porter au grenier tout ce qu’ils purent, jusqu’à douze ruches d’abeilles qui étaient dans le jardin. Mais tout cela ne paraissait à l’abri que pour le moment car il semblait que la maison qui était en pisé ne devait pas résister longtemps aux vagues du torrent.
Croyant voir à chaque instant écrouler cette maison, je demandai le cheval du granger d’Amblard qui se trouva heureusement ferré à glaces et je passai le torrent dans un endroit fort large mais la difficulté était d’aborder chez cette pauvre veuve entourée d’eau de partout. Il fallait traverser en faisant un grand contour six fossés pleins d’eau. Je forçai un homme de Cusset en le menaçant de monter derrière moi pour me guider. Enfin nous arrivons près de la maison où était une petite élévation de fumier sur laquelle on avait apporté les enfants et quelques comestibles. J’encourageais mes hommes à sauver tout ce qu’ils pourraient. Pendant ce temps, je fis trois voyages par la même route que j’étais venu, emmenant la servante et les enfants et quelques petites denrées.
Quand toutes les ruches furent montées au grenier, je visitai si elles étaient bien arrangées, j’entrai dans la maison ayant de l’eau jusqu’aux cuisses. Mais on ne pouvait tenir longtemps, l’eau nous glaçait. André Chapolard, granger de Mr Nesme, qui était venu juste à la fin et dont le cheval n’était pas fatigué, prit la pauvre veuve derrière lui. Claude Gonon emmena sur sa petite jument Pierre Martin et moi mon conducteur. Tous ces braves gens se rendirent à la cure.
Après avoir changé de linge, je les fis bien chauffer et donner des restaurants dont ils avaient grand besoin. L’après dîner, je pris mon cheval ferré à glace et j’allai me promener pour reconnaître l’origine du torrent. Je fus forcé de le passer dans plus de six endroits différents mais fort larges pour éviter tout danger. Je reconnus cependant mon imprudence quelques jours après, voyant dans beaucoup d’endroits des creux très profonds mais je dois rendre des actions de grâce à la providence qui veillait sur ma conservation.
Après avoir parcouru près d’une demi-lieue, je vis à n’en pas douter que toutes les eaux étaient produites par la fonte des neiges et qu’elles venaient en partie de Chassieu et Genas et un peu de Bron.
Le lendemain matin, après 24 heures, il était plus considérable et plus rapide que jamais. Les prés du village et les plaines de St Antoine étaient couverts d’eau, de manière qu’on pouvait facilement aller de Villeurbanne à Lyon par bateau. Plusieurs lyonnais vinrent à Villeurbanne pour savoir d’où pouvaient venir ces eaux. On croyait que c’était la rivière d’Ain qui franchissait le Rhône gelé et qui se jetait dans le Dauphiné. D’autres s’imaginaient que c’était une trombe d’eau qui était tombée sur Villeurbanne. Mais je désabusai tout le monde parce que j’avais vu et bien reconnu l’origine du torrent.
Toute la matinée fut employée à courir à cheval, à donner du secours aux uns, aux autres, à porter du pain à quelques personnes de Cusset qui, fermées par les eaux, ne pouvaient en venir chercher au village.
A midi, le torrent du Rhône du Velin comme nos gens l’appellent, alla toujours en diminuant jusqu’à minuit qu’il n’en passait pas une goutte, ce qui fait à peu près 42 heures qu’il a duré. Le lendemain, nous eûmes une journée superbe, le plus beau soleil. Chacun se croyait dans le printemps. Nous allâmes examiner tous les dégâts du torrent. Il avait creusé plus de six pieds tout le long de Quentin et entraîné des pierres de taille du mur d’Amblard à deux cents pas mais il avait respecté la maison de notre pauvre veuve. Beaucoup des murs de clôture renversés, des terres et des prés sablés mais personne ne périt.
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Les Etats Généraux ayant été convoqués, chaque baillage a reçu des ordres pour nommer ses députés, le Tiers-Etat seul en nombre égal au clergé et à la noblesse. Comme le Dauphiné était un pays d’état, son assemblée fut tenue à Moirans où chaque député choisi dans son baillage fut rendu pour nommer aux Etats Généraux : 12 pour le Tiers Etat, 8 pour la noblesse, 4 pour le clergé. Mr l’Archevêque de Vienne, Lefranc de Pompignan, homme respectable et trois chanoines ont été députés. Le Dauphiné est la seule province de France qui n’ait point eu de curé aux Etats Généraux, ce qui n’est pas surprenant puisqu’à l’assemblée de Moirans, il n’y avait que deux curés par diocèse sur douze chanoines au moins qui ont été bien sûrs de réunir les voix pour eux. Au reste, quant il n’y aurait point eu de curés aux Etats Généraux, les choses en seraient peut-être mieux allées.
L’ouverture des Etats Généraux eut lieu le 4 mai mais les députés au nombre de 1200 s’y sont rendus chargés des cahiers de leurs commettants. Ceux qui ont vu cette ouverture prétendent qu’on ne pouvait rien voir de plus majestueux. Chaque ordre avait son costume. Le premier mois fut passé à discuter sur les droits de l’homme. On s’est beaucoup débattu sur la vision des pouvoirs. L’ordre de la noblesse voulait viser les siens. Le Tiers voulait que ce fût en commun. Enfin, après deux mois de débats, menaces, le tiers l’a emporté. Les trois ordres ont été réunis pour n’en faire plus qu’un depuis ce moment-là , ce qui a occasionné des illuminations dans toute la France pendant trois jours.
Le premier jour des illuminations, le peuple de Lyon dans son effervescence, a brûlé ou démoli les barrières des portes. Pendant cinq à six jours, on entrait toutes sortes de marchandises sans payer d’entrée, ce qui avait causé l’augmentation du prix du vin dont j’ai parlé plus haut. Dans la nuit du second jour, il est péri beaucoup de monde à Perrache parce qu’on voulait empêcher la démolition des bureaux. On eut la précaution de les jeter pendant la nuit dans le Rhône de manière qu’au jour le nombre de morts parût moins grand.
Le 12 juillet arriva à Paris la prise tant vantée de la Bastille. Les parisiens montrèrent tant d’intrépidité qu’avec des canons, ils en furent bientôt les maîtres. Le gouverneur tranquille dans sa chambre ne se doutait pas qu’on pût en venir à bout. On le traîna sur la place de grève où il fut pendu. Mr de Flesselles, ancien intendant de Lyon, pour lors prévôt de Paris, éprouva le même sort ainsi que Mrs Foulon et Berthier son gendre. Le peuple se mit à démolir la Bastille. Il en est venu à bout après plusieurs mois de travail.
Tout le monde arbora la cocarde nationale. Tout ecclésiastique qui paraissait en public sans l’avoir s’exposait aux injures du peuple. Pour ma tranquillité, je l’ai portée au chapeau près d’un mois.
Enfin, sur la fin de juillet, arriva dans toute la France, le même jour à la même heure, l’épouvante des brigands qui brûlaient les châteaux. Dans tous les villages, la frayeur s’était emparée de tous les esprits à un tel point qu’il est impossible de l’exprimer. Chacun se croyait perdu. Il y en a qui cachèrent leur argent et effets précieux. Les femmes allaient se cacher dans les églises demandant à se confesser. Combien qui passèrent une partie de la journée dans des chanvres. Partout on faisait courir qu’il arrivait dix mille hommes et dans le vrai, ce n’était que quelques brigands auxquels se réunissaient les mauvais sujets de chaque village pour incendier les châteaux des seigneurs.
Tous ceux des environs jusqu’à Meyzieu ont été en partie brûlés. Mais le fils du marquis de Leusse vint à toute bride chercher du secours à Lyon. Il emmena 9 dragons à cheval qui arrivèrent au moment où ces drôles après avoir brisé tous les meubles allaient mettre le feu. Ils furent dispersés dans la minute. On n’en put tuer que cinq mais dans la nuit, plus de cinquante jeunes volontaires de Lyon les vinrent poursuivre. On en fit un grand massacre dans les environs de la Balme près la chartreuse de Salette où ces gens s’étaient fait donner beaucoup d’argent. Le nombre des châteaux incendiés dans la France a été très considérable mais ce qui révolte, c’est qu’on croit que les ordres pour cette affreuse scène sont partis de plusieurs membres de l’Assemblée Nationale comme un moyen bien sûr pour réduire et faire venir à jubé la noblesse. Mais tirons le rideau là -dessus. Le temps nous découvrira dans la suite de semblables horreurs. Ayons toujours confiance à la Providence qui veille sur ses fidèles serviteurs.
Il n’arriva rien de fâcheux dans ma paroisse. On faisait courir le bruit qu’il y avait à la Guillotière des gens mal intentionnés qui voulaient venir brûler le château de la Ferrandière. Le respectable Mr de Riverieulx qui se reposait beaucoup sur moi me pria d’y aller coucher. Je le fis avec plaisir pendant huit jours et je dormais fort tranquillement parce que tout était si bien disposé que nous avions pu donner la chasse à plus de quarante brigands. Comme la famille craignait beaucoup, on envoya pendant quatre soirs coucher 9 soldats suisses. L’orage et les craintes disparurent et tout le monde fut tranquille.
Jamais on n’a tant vu de libelles.  C’est tout le monde qui veut se mêler d’écrire. On est inondé de journaux. Il y en a qui sont remplis de tant de mensonges et de faussetés que cela dégoûte de les lire et qu’on ne sait que croire. Mais espérons que nos sages représentants conduiront bien la barque.
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Ora pro rectoreÂ
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Fin 1789  curé Dechastelin