AD69  Villeurbanne BMS 1790 vues 22 à 24
Le bled a été extraordinairement cher. Il a valu presque toute l’année de 8 à 9 livres et demie le bichet. La récolte a été généralement très abondante, malgré cela le prix fut soutenu jusqu’au mois d’octobre qu’il a commencé à diminuer un peu. Il y a eu beaucoup d’accaparement et des envois dans l’étranger. Sans cela, le prix en aurait été modique parce que la France avait presque pour trois ans de bled. Le vin a valu depuis un louis jusqu’à 30 livres l’anée et le vieux s’est vendu 36 et même 40 livres l’anée. La récolte quoique médiocre l’a fait un peu diminuer mais à la foire des rois, le prix a été plus haut que jamais.
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Le 7 février, il arriva à Lyon une révolte sérieuse qui heureusement n’eut pas de suites. Il s’était formé une compagnie de volontaires composée de jeunes gens de la ville qui montaient la garde tous les dimanches. Le peuple, poussé par des esprits turbulents et jaloux, les dispersa à coups de pierres sur les midi et demi près de la rue de l’Arsenal où ils allaient prendre leur poste. Il y en eut plusieurs qui furent cruellement martyrisés. On tira quelques coups de fusil qui tuèrent deux ou trois personnes du peuple mais aucun des jeunes gens qu’on appela muscadins n’est péri. Ils furent obligés de se tenir cachés pendant quelques temps pour éviter la fureur de la populace qui s’était emparée des armes de l’Arsenal. Sur le soir, le peuple furieux se transporta à l’Hôtel de Ville. Mr Imbert Colomès qui était commandant fut obligé de se sauver par des souterrains. On demandait sa tête à grands cris. Sans les suisses qui continrent ce peuple, il aurait été perdu. Il sortit de la ville dans la nuit pour se retirer à Bourg-en-Bresse où il fut fêté.
Un décret de l’Assemblée Nationale portant établissement d’une municipalité dans chaque ville et bourg du royaume, nous nous occupâmes de former celle de Villeurbanne dans le courant de février ; il fallut trois séances. Le curé présida l’assemblée d’une voix unanime. Le second tour de scrutin nous donna pour maire Me Etienne Debourg ; ensuite, on procéda à l’élection des municipaux et du procureur de la commune. Félix Petit fut procureur d’un commun accord ; Pierre Peyot, gendre de Bressiaud, Georges Garnier, Michel Robert, Joseph Buer et Nicolas Bouchet, tous les cinq officiers municipaux. On peut dire que l’on avait fait de bons choix pour la probité et la sagesse mais il aurait été à définir qu’il s’y trouvât un peu plus de lumières, surtout pour un commencement où tout le monde était bien novice. On choisit ensuite douze notables et un greffier, ce qui faisait 20 membres dont fut composée la municipalité de Villeurbanne.
Celle de Lyon eut pour maire Mr Palerne de Savy, gendre de Mr de Riverieulx, homme plein de mérites et de talents. Tout parut assez tranquille jusqu’au 1er mai que Lyon annonça une fédération pour le trente du mois. Tous les villages des environs s’occupèrent à former des gardes nationales. Celle de notre paroisse occasionna de grandes difficultés. On ne voulait former qu’une compagnie de cent hommes y compris les officiers et ne point admettre les locataires parce que disait-on, ils avaient assez de charges à parer et que d’ailleurs, ils étaient presque tous aubergistes, par conséquent trop occupés le dimanche à leurs affaires pour s’occuper de la garde qu’il était indispensable de faire ce jour-là dans la paroisse. Quoique ces raisons ne regardaient que leurs intérêts, ils les prirent en mauvaise part et crurent qu’on les méprisait. Aussi montrèrent-ils qu’ils avaient autant de patriotisme, de zèle et de courage que personne. En conséquence, ils convoquèrent une assemblée générale où ils cassèrent tout ce qui s’était fait la précédente.
On nomma pour commandant Mr Mermet, avocat domicilié depuis deux ans, Mr Decomberousse, capitaine de la 1ère division, Mr Nivon, capitaine de la 2ème, Mr Joannon, capitaine de la 7ème, Mr Christian Fr..tier, capitaine de la 4ème des Charpennes et Mr le curé aumonier de la troupe. Mr Mermet fit présent du drapeau que je bénis sur la place du Plâtre où on avait dressé un autel et où je célébrai le dimanche 30 mai. Notre garde, ayant tous les officiers municipaux, se rendit à Lyon auprès des autres gardes nationales qui étaient sur une même ligne depuis le pont Morand jusqu’au fond de l’allée Perrache.
Sur les midis, l’armée composée d’environ 40000 hommes se mit en marche, ayant en tête Mr Dervieu du Villard, commandant général. 16 batteries de canons précédaient la troupe. Il était deux heures quand tout le monde a été arrivé au camp qui fut tenu dans les communaux de la paroisse. Un autel majestueux d’environ 50 pieds de hauteur présentant quatre faces, élevé au milieu. On y célébra quatre messes. Une seule fut dite en haut. Encore, on eut assez de peine de garantir de la pluie le célébrant avec 4 parapluies. Comme curé du camp, je fis les honneurs de l’autel en rochet et en chape.
Les messes finies, le commandant monta en haut de l’autel et prononça le serment militaire que toute l’armée répéta de cœur et d’âme. Ensuite, on se livra à la joie et à la danse malgré une pluie averse qui durait depuis midi. On s’embrassait en bons patriotes et en bons frères. Jamais on n’avait vu un spectacle plus imposant et plus gai malgré le mauvais temps. Le camp était entouré de superbes loges. J’allai complimenter la municipalité de Lyon qui était dans une loge au levant de l’autel. Mr de Savy me combla d’amitié en m’embrassant. Il y eut quelques intervalles où la pluie cessa mais sur les cinq heures recommençant plus fort que jamais. Le commandant fit battre la retraite. Dans une demi-heure, il ne resta personne au camp, si ce n’est les cafetiers et cabaretiers qui firent mal leurs affaires.
Le lendemain, un malheureux voulut s’aviser de filouter. Il fut surpris et pendu sur le champ à un saule par le peuple après l’avoir fait confesser. Je l’enterrai le lendemain au cimetière de Villeurbanne.
On fit courir le bruit que des brigands et des ennemis de l’état voulaient brûler des bleds. Pour la sûreté de la paroisse, le commandant fit monter la garde tout le mois de juillet depuis les neuf heures du soir jusqu’à 4 heures du matin mais il n’arriva heureusement aucun accident. Il y avait 4 piquets : le 1er au village, le 2ème aux maisons neuves, le 3ème chez Mr Mermet et le 4ème aux Charpennes.
Il y a eu de grandes difficultés dans la paroisse dont je ne parlerai point parce qu’il y a beaucoup de personnes impliquées. Comme je n’ai point entendu les dépositions ni vu les lettres répandues de côté et d’autre, je n’ose point ajouter foi à tous ces rapports et discours méchants. Je garde le silence, crainte de m’écarter de la vérité.
Cette année sera à jamais mémorable, partant de décrets surprenants, surtout celui qui abolit les vÅ“ux monastiques des deux sexes, qui adjuge à la nation tous les biens du clergé sans aucune distinction, moyennant une pension de 700 livres – la dite pension variera suivant l’âge – qu’ils pourront manger où bon leur semblera. On a déjà beaucoup vendu dans le courant de novembre et décembre des maisons des chapitres et communautés.
L’Assemblée Nationale a trouvé un bon secret pour payer. C’est en créant pour quatre cents millions d’assignats ou papier monnaie de 1000, de 700, de 200. Elle vient encore d’en décréter pour 800 000 000. Les plus bas seront de 50 livres, ce qui fait en tout douze cents millions. L’argent se resserre et se cache. On perd pour l’échange des assignats jusqu’à 5, 6 et 7 pour cent.
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Il y a eu de grandes inondations. Le Rhône est venu deux fois à la Guillotière mais point de plus surprenante que celle de la Loire, arrivée la nuit du 11 novembre, qui fut élevée à plus de 27 pieds de hauteur. Tout le Forez a éprouvé de grandes pertes, le pont de Roanne entraîné et toute l’île et peut-être plus de cent maisons qu’il faudra reconstruire, l’eau ayant miné par-dessous les fondations. Vingt-cinq maisons dans mon village natal (Epercieux) ont été entraînées. Cinq appartenaient à mon père qui mourut quelques jours après à la suite d’une révolution que cette fâcheuse nouvelle lui occasionna. Trois femmes et 7 de leurs enfants réfugiés dans une de nos maisons périrent pendant que leurs maris et domestiques avaient emmené les bateaux dans le haut du village. A St Paul d’Epercieux, il n’est resté que l’église et deux maisons. Dieu veuille nous préserver dans la suite de semblables fléaux.
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Ora pro rectore
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Curé Dechastelin