Quand le diable s’en mêle

Une longue description que l’on qualifierait aujourd’hui de « gore » pour mettre en évidence une présence diabolique et une punition divine.

AD38  Vienne  St André le bas  BMS 1647-1669   vue 42

 

Le 9ème de septembre 1652 est décédé Me Anthoyne Pallier dit la Fontayne après avoir été en « phrénésie » d’une fièvre bizarre de cinq jours. Durant cette « phrénésie », il se donna plus de vingt coups de couteau desquels il y en eut deux mortels qui étaient en l’estomac. Il se coupa ses parties honteuses, le tout avec une furie si étrange que cela effraya tout le voisinage qui n’osa jamais entrer en sa chambre où il s’était enfermé par derrière qu’après qu’il fût tombé par terre comme mort.

Une petite fille qu’il avait, âgée d’environ huit ans, assura d’abord qu’elle avait vu une bête verte marquetée de noir en forme d’un chien bas qui avait une queue longue comme un singe et deux cornes recourbées sur la tête et le museau tout noir. Cette bête lui parut sous le lit où ayant fait deux ou trois tours, elle monta sur le lit et poussa par derrière les épaules son père jusqu’à ce qu’elle l’ait fait tomber par terre et pour lors, elle jeta trois grands cris semblables à un taureau mugissant, lesquels furent ouïs de diverses femmes voisines et d’abord disparut, laissant ce pauvre malheureux dans une rage si furieuse qu’il chercha partout un grand couteau ou son épée mais on l’avait ôtée le matin de peur de quelque accident qui fut assurément arrivé plus grand encore s’il eut eu son épée.

Et ne pouvant rien trouver pour exécuter son misérable dessein, il chercha dans sa poche où il trouva un petit couteau fermant qui ne valait presque rien et d’abord en s’écriant « il faut mourir », il se donna un grand coup sur le cerveau qui perça jusqu’à l’os. Cette pauvre petite fille qui était presque morte de peur se prit à crier en son langage : « Alarme, mon père se tue ! »

La femme d’un tailleur se disant ami allant voir ce pauvre malade et entendant ces grands cris y accourut le plus vite qu’elle put. Elle le trouva dira tout en sang et lui dit : « Maître Anthoyne, recommandez vous à Dieu et à Notre Dame » et ne put avoir d’autre parole de lui sinon qu’il faut mourir et : « Pourquoi me recommanderai-je à Dieu ? Ma mère me vendit au Diable quand j’étais jeune. » et, lui disant ces paroles, il lui alla contre avec son couteau pour la tuer.

S’il eut peur au bruit, il y accourut un cordonnier apporter le petit Ennemond. D’abord que ce pauvre « phrénétique » le vit, il lui courut au rencontre et lui porta un coup de couteau contre le cœur. Et par bonne fortune, il se trouva avoir un pourpoint de peau qui résista au coup. Ce pauvre homme se sauva tout effrayé et ce pauvre malade se renferma dans sa chambre, criant tout haut : « Il faut mourir ». Il se donna plusieurs coups de couteau. On le pouvait voir d’une fenêtre qui est à plain pied du plancher de sa chambre par laquelle on prend jour pour le degré. On enfonça le chassis de cette fenêtre et on voyait comme il se découpait avec une rage et une furie capables d’épouvanter les plus cruels et les plus sanglants.

Après qu’il se fut donné plusieurs coups, il se voulut couper ses parties honteuses et, trouvant que son couteau ne coupait pas assez bien, il l’aiguisa contre une pierre de la muraille et, ne pouvant pas encore en venir à bout, il s’assit sur un tabouret et mit ses parties sur le bois et mit le couteau dessus. Et avec un chandelier de laiton, il frappa plusieurs fois sur le couteau jusqu’à ce que sa verge fût coupée excepté un peu de peau qui la tenait encore de chaque côté. Cependant, il perdait grande quantité de sang qui l’affaiblissant peu à peu, il se laissa tomber tout de son long au milieu de la chambre.

Quand les voisins qui étaient accourus et qui le voyaient par la fenêtre le virent à terre, il entra un homme par cette fenêtre qui ouvrit la porte. On courut promptement au secours. Mr Fontbonne, le chirurgien, y fut appelé pour le panser et moi pour le confesser et le résoudre.

Je m’y ………. aussi fort que Mr Fontbonne et, ayant reconnu que ce pauvre malheureux avait la parole libre et qu’il était revenu à peu de sa furie, je tâchai de le remettre dans la connaissance de son crime. Il m’écouta paisiblement et me dit tout à coup : « Croyez-vous que Dieu me pardonne ? » Lui en ayant donné les assurances, pourvu qu’il en reconnût sa faute, il m’en demanda l’absolution que je lui donnai, n’osant pas la délayer dans le doute où restait que ses plaies ne le pressassent plus qu’elles ne firent sous la promesse qu’il me fit de se confesser tout au long si Dieu lui en donnait le temps.

On sonda ses plaies et on y mit le premier appareil le lendemain. Le chirurgien trouva que la gangrène s’était prise à sa blessure des parties honteuses et fut contraint d’achever de la couper. La fièvre ne le quitta point et même il extravagait de temps en temps. Néanmoins, il fit sa confession en bon sens et reconnut son péché avec beaucoup de ressentiment. Il ne se plaignit jamais de la douleur qu’il souffrait de ses blessures. Et quand les chirurgiens le pansaient, il leur disait « Coupez, coupez » et souvent, il demandait à un tailleur qui le servait un couteau sans dire ce qu’il voulait en faire. Ses blessures lui causèrent une si grande puanteur que les …. De Mr Fontbonne ne pouvaient pas le panser.

Durant sa maladie qui dura cinq jours après ses blessures faites, il disait quelquefois à la grande fille qui était âgée de treize ans : « Chasse ce mouton qui est là sur la petite fenêtre. »

Et moi l’interrogeant s’il avait vu quelque chose lorsqu’il s’était blessé, il me dit qu’il lui semblait d’avoir vu quelque chose comme un chat. Je lui fis renoncer à tous pactes implicites et explicites s’il en avait fait avec le démon. Il me protesta toujours que jamais il n’en avait fait. Pourtant je ne le jugeai point durant sa maladie qu’il fut en état de recevoir le saint Sacrement tant à cause du scandale qu’il avait donné en se massacrant soi-même qu’à cause qu’il ne fut point en son bon sens comme il le faut être. Je lui donnai les Saintes Huiles qu’il reçut avec beaucoup de dévotion et le visitai tous les jours plusieurs fois pour l’obliger de reconnaître ses fautes

Enfin il mourut sans que l’homme qui le surveillait n’y prît garde et je l’enterrai au cimetière sans l’assistance des messieurs. J’ai voulu coucher tout au long cette funeste histoire comme l’ayant vu pour la plus grande partie, croyant que la mémoire d’un accident si étrange fera appréhender à ceux qui la liront les punitions que Dieu exerce bien souvent contre ceux qui n’ont pas vécu le long de leur âge dans sa crainte et dans l’observance de ses saints et très inst… commandements. Tel qu’était ce pauvre homme de qui j’ai décrit la mort car m’étant informé de ceux qui le connaissaient, ils m’ont assuré qu’il n’était pas craignant Dieu, qu’il blasphémait horriblement quand il était en colère et qu’étant brigadier au sol, il avait donné sujet de plaintes à plusieurs. Tous ceux qui le connaissaient attribuaient son étrange aventure à ce qu’il n’avait pas bien servi notre bon Dieu comme nous le devons tous faire.

 J Jullian, curé

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