Extraits du carnet de route

Jean Brunet est parti en 1917 à 40 ans, homme mûr, marié et père de famille. Il n’était pas exposé comme mon grand-père paternel. Il souffrait de l’éloignement de sa famille et ne vivait que par et pour le courrier.

Il décrit avec beaucoup de détails le long voyage qui l’a conduit près de Bohemica. Il a envoyé de nombreux courriers et on peut voir plus bas quelques cartes postales expédiées depuis son départ.

Voici quelques extraits de son carnet.

 

Carnet de route

 

10 août 1917

Départ de la caserne à 8 heures ; arrivée gare de Perrache

Séparation de ma femme et de mes enfants, moment bien triste dont j’aurai souvenance.

Départ du train 10h 30 ; journée longue et triste

Arrivée à Marseille 1h30 du matin

 

11 août

Cantonnement Victor Hugo

Repos sur la terre ; sommeil peu profond ; réveil 5h30 ; promenade autour des cantonnements ; ensuite achat de deux cartes faites dans un bar en prenant un café

8h appel ; ensuite recherche d’une adresse avec mon camarade ; traversée du port dans un petit vapeur

Le soir, visite de la Canebière et du Prado ; ensuite traversée d’une petite rue où il y avait une jolie exposition de viande vivante ; rentrée au cantonnement ; repos sur lit Louis XV.

 

12 août

Dimanche ; réveil 5h ; assis sur une pierre pour faire quelques cartes : une à ma  femme, une à Joanny et une à ma fille ; ensuite, séance de débarbouillage

10h : appel, annonce du départ pour Salonique du 14 ou 15 du mois

11h : apéritif avec l’ami de mon camarade et diner offert chez cet ami ; reçus d’une façon tout à fait amicale ; début du dîner : Pernod, depuis longtemps je n’en avais bu ; huîtres, moules, saucisson, gigot rôti, tomates aux petites herbes, salade, café et Chartreuse, vin vieux, melon.

Après dîner, promenade dans la ville en tram, celui qui conduit à la mer, celui qui fait le tour de la corniche ; de là au Palais Longchamp ; visite du jardin zoologique ; de là, retour à pieds jusqu’à la Canebière ; retour à la chambre Louis XV, lit du milieu.

 

13 août

Réveil 5 heures. J’écris une lettre à ma Jeannette et deux cartes. Resté au camp toute la matinée ; 11h, la soupe ; sieste jusqu’à 1h ; le soir, visite à Notre Dame de la Garde ; fait une prière, redescendu doucement pour 5h. Après la soupe, orage, des éclairs et une forte averse ; couché de bonne heure ; le matin, les côtes me faisaient un peu mal.

 

14 août

Réveil 5h moins ¼ ; préparer les ballots pour 6h. Ils ne sont partis qu’après la soupe. De 11h à 2h , champ libre ; j’ai été dire au revoir à Mr Vaillant. De retour au camp à 2h et l’on attend. 5h arrivent, on mange la soupe. A 7h on part, on s’envoie 10km, on arrive trempés, on s’étend par terre jusqu’à 3h du matin, on s’empile dans les wagons.

 

15 août

On passe à Toulon où j’envoie une carte. Il est 7h du matin. Je pense à ma gosse. Et dire qu’il y en a pour 5 jours avant d’arriver à la pointe de l’Italie et nous ne sommes pas arrivés encore.

Voyage de France terminé ; beaux pays ; contourné la mer tout le long ; voyage superbe au point de vue paysages, arbres, plantes, fruits, villas mais autrement pour moi pas gai.

Nous voici en Italie mais nous allons voyager de nuit. Nous avons vu tout de même des maisons superbes à Gênes. Enfin on s’endort comme on peut dessous les banquettes mais on oublie tout de même, mais pas sans m’être réveillé et avoir pensé à ma gosse chérie et à mes bambins.

 

16 août

Réveil à 3 h du matin ; exactement 40h de wagon depuis notre départ de Lyon ; temps superbe mais je crois que le voyage ne sera pas si beau si ce n’était que nous longeons toujours la mer, ce qui est assez intéressant de voir cette masse d’eau sans limite ; mais ce qui serait préférable, ce serait d’être dans son  lit en compagnie de sa petite gosse chérie bien près l’un de l’autre ; enfin, ça reviendra.

Arrivé à Livourne à 1h de l’après midi, ce qui fait 50h de voyage. Nous sommes à peu près au quart de l’Italie dans une caserne pour y passer la nuit afin de nous reposer un peu du voyage. Nous sommes dans  une salle bitumée qui a au moins 100m de longueur ; mince de lit pour nous remettre les côtes ! Enfin, c’est la guerre. Nous attendons sur ce bon lit l’heure de la soupe car il est défendu de sortir avant. Une fois la soupe mangée, nous sortons faire un tour en ville pour écrire à sa petite femme. Livourne, port de mer.

 

17 août

Départ de Livourne à 7h ; envoyé une carte à sa petite femme ; soleil brûlant, pays de collines ; grandes fermes tant de bÅ“ufs blancs ; plaines immenses ; point de maisons presque de toute la journée.

Arrivée à Rome à 5h du soir ; belle gare ; distribution de médailles, de cigarettes, de café, par les sÅ“urs et les curés. 2h ½ d’arrêt ; défense de sortir en ville ; enfin tant pis. Départ à 10h ½ ; on se couche comme on peut ; enfin on s’endort ; au milieu de la nuit, on nous réveille, grognements de toutes parts. C’était notre wagon qui avait une roue qui grippait et ça ne sentait pas bon ; enfin, déménagement et l’on repart dans un wagon à bestiaux.

 

18 août

Soleil brûlant ; rien que des grands champs ; nous en avons assez du chemin de fer ; je suis un peu fatigué, un mal de ventre continuel, en un mot, voyage pas gai.

 

19 août

Dimanche : nous arrivons à Tarente, il est 8h du matin. Nous avons encore 14km à faire. Enfin, nous arrivons dans un grand camp : un vrai désert, un soleil brûlant. Nous mangeons la soupe ; nous allons passer la nuit dans un marabout. Nous pourrons au moins nous allonger. Voici exactement 98 heures de chemin de fer ; nous sommes brisés, sales comme des cochons. Enfin, nous avons trouvé de l’eau : on va s’approprier en attendant demain l’embarquement. Dimanche bien triste car je suis à 1500km environ de ma chère Jeannette. Un camarade va me raser, pas pour plaire mais pour être plus propre.

Nous voici à la pointe de l’Italie, entre l’Adriatique et la Méditerranée.

 

20 août

Réveil 6h ½ ; sommeil bien mérité car on a pu s’allonger et pas secoués comme dans ces wagons. Soleil déjà brûlant, aussi on en profite pour aller prendre un bain dans l’Adriatique ; eau très chaude.

Ensuite on revient sous la tente, impossible de sortir dehors. J’ai écrit une lettre à ma femme et une à ma belle sœur.

On croyait s’embarquer. Il y avait un combat naval dans l’Adriatique. Notre départ a été retardé. On attend toute la journée puis enfin, on ne part pas.

 

21 août

Réveil à 5h ; on nous annonce le départ puis on nous rassemble. On arrive au ponton et on embarque sur le Châteaurenault. C’est un cuirassé qui mesure 143m de longueur. Nous sommes environ 2000 hommes plus 600 hommes d’équipage. C’est quelque chose d’émouvant à voir. On se croirait dans une église. Les premiers moments, on n’entend rien.

Il est 9h, on mange la soupe.

Il est 11h. Le canon tonne au loin. Les hydravions, les dirigeables, tout est en l’air.

Enfin on attend que les ancres se lèvent. A 4h, appel avec les ceintures de sauvetage que l’on devra mettre 5 minutes avant le départ.

Enfin, on met les ceintures, les ancres se lèvent et on part. Il est 6 heures du soir. Tout le monde est sur le pont. En ce moment, je pense à ma Jeanne et à mes deux petits.

6h ¼ : tout le monde au garde à vous ; on passe la ville neuve de Tarente ; mer superbe, le bâtiment ne fait pas un mouvement. Enfin, on descend dans l’entrepont pour se coucher ; pas une lumière ; défense expresse de fumer sous peine de descendre dans les cales. On se met tout nu pour dormir et de grosses gouttes vous roulent sur le corps tellement il fait chaud ; sommeil pénible.

 

22 août

Je me lève à 4 heures, je monte sur le pont pour respirer un peu. Le soleil se lève : beau coup d’œil. Il va faire une chaleur terrible.

8 heures du matin : on passe le golfe de Corinthe, nous voici en Grèce.

11 heures : nous mangeons la soupe ; rien d’anormal de signalé

1h ½ : nous arrivons bientôt ; temps superbe, chaleur très forte, mer tout à fait calme

2h ½ : Le Châteaurenault est amarré. Nous attendons que le Jules Ferry ait débarqué pour débarquer à notre tour. Enfin, on nous conduit à terre.

Nous passons la nuit dans un champ où il y a au moins 20cm de poussière. Enfin, on s’endort comme on peut. Nous sommes à Itéa, port de Grèce ; impossible d’envoyer une dépêche car on arrive de nuit.

 

23 août

Départ à 6 heures du matin en camion auto ; encore 58km à faire pour prendre le train pour aller à Salonique. Pauvre Jeannette, où va-t-on me mener ? Si tu voyais dans l’état que je suis ! Voilà 10 jours que je voyage soit en train, en mer ou en auto. De Itéa à la gare de Salonique, 38km en auto à travers les montagnes de la Grèce tout en montées et tournants ; route étroite bordée d’un côté de rochers, de l’autre de ravins à perte de vue.

Il est 2 heures. Nous sommes dans un camp à Bralo. Impossible de trouver quoi que ce soit, que des troupes et des autos qui partent de Salonique et qui y arrivent. Nous attendons les ordres pour prendre le train. Je garderai longtemps souvenance de la route d’Itéa à Bralo.

Il est 7 heures. On mange la soupe. Rien de nouveau pour le départ, alors on couche à la belle étoile, enfin on s’endort. A 11 heures, on nous réveille. On dormait bien. On se dirige du côté de la gare. Nous revoici dans les wagons à bestiaux. On s’étend encore une fois par terre. Nous voilà de nouveau endormis dans une salle, il fallait voir ça.

 

24 août

Voilà le jour qui pointe. Je me lève transi de froid. Enfin le soleil paraît et nous réchauffe de suite. Quel pays ! Rien que des montagnes.

Il est 8 heures. Je mange un morceau de pain. Tout à l’heure, nous mangerons la fine boîte de singe qui commence à nous sortir par les yeux. Toujours singe et sardine.

Il est 2 heures de l’après midi. Nous arrivons à ……….. On nous offre un potage et du café, ce qui ne nous fait pas de mal. Et on continue notre route, assez belle, beaucoup de vignes. Dans ce moment, nous longeons la mer Ionienne vers le golfe de Volos. Nous approchons de Salonique. Il est 7 heures du soir.

Nous arrivons enfin. Il est 9 heures du soir. On nous fait coucher par terre vers la gare. Enfin, nous ne disons rien.

Il y a à peine une demi heure que l’on nous réveille. Nous avons 8km à faire. On pensait que c’était pour coucher dans un cantonnement. Nous faisons les 8km. Nous sommes tout traversés de sueur et on nous dit qu’il faut coucher là, encore par terre. Quelle direction ! En arrivant dans un pays comme ça, c’est le vrai moyen de nous faire attraper du mal. Pauvre France ou du moins pauvres français. Je me suis mis en colère en arrivant ; il y avait de quoi.

 

25 août

Je me réveille. La nuit a été un peu courte. On cherche de l’eau de suite pour se laver un peu car on a besoin. Ensuite on nous rassemble pour nous mener au cantonnement. Nous voici dans des marabouts. Dedans on étouffe, dehors, on grille. Enfin, nous nous reposons un peu. J’en profite pour écrire une grande lettre à ma petite Jeannette. Salonique est une assez jolie ville. C’est dommage que le plus beau quartier soit tout brûlé. Il y a 80000 habitants sans gîte et sans pain. C’est ennuyeux pour nous. Les plus beaux magasins sont détruits et nous ne pouvons pas sortir. La ville est consignée pour nous.

 

26 août

Dimanche, où est Genay ? Nous venons de boire le jus. Comme nouveaux arrivants, on a repos tout le jour. Je vais avoir le temps de penser à ma Jeanne et à mes deux petits. Enfin deux camarades viennent me chercher et m’emmènent en ville ; ça me distrait un peu car j’étais bien triste. Nous rentrons pour la soupe. Je continue ma lettre puis on se couche.

 

27 août

Réveil 5h ; appel 6h ; on me nomme pour un départ SS12. 10h : la soupe ; 3h : appel ; on touche le prêt et les vivres ; 5h, la soupe. Enfin, je ne pars pas aujourd’hui.

 

28 août

Réveil 5h ; appel 6h ; rien de nouveau pour le départ. J’ai fait la lessive : 1 chemise, 1 flanelle, 1 caleçon, 1 serviette, 2 mouchoirs, 1 paire de chaussettes.

5h, la soupe. Le départ est fixé pour demain midi. Je viens de la distribution des lettres, encore rien pour moi, peut-être demain. Bonsoir, ma Jeanne.

 

29 août

Réveil 5h ; 10h, la soupe ; midi, départ de Salonique ; encore point de nouvelles.

Il est 1h. Nous sommes à la gare de Salonique. Nous attendons le train qui va nous mener à Bohemica dans notre section. Nous quittons Salonique pour rentrer en Serbie. Enfin, 3h, départ du train ; 60km à faire. Nous longeons le Vardar. Nous arrivons ; il est 7h du soir. Nous allons à la place faire signer notre feuille. Je suis chef de détachement. Puis on nous laisse là, dans un pays inconnu. Nous couchons dehors, où l’on peut.

 

30 août

Réveil : 5h. On attend, on cherche. Enfin, une camionnette nous emmène encore à 5km. Nous entendons le bombardement. Le front n’est pas loin. Un camarade que je ne connais pas me reçoit dans son abri. Il a l’air gentil, je crois que nous ferons bon ménage.

Dans l’après midi, je pars en voiture chercher des blessés et des malades que l’on emmène un peu plus loin pour faire place à ceux qui viennent du front. Enfin, nous rentrons. Il est 8h1/2. On se couche. Dans la nuit, un vent très fort ; le canon a tonné jusqu’au jour de notre côté comme du côté des Bulgares. Toute la nuit, les obus ont passé au dessus de notre abri.

 

31 août

Départ 6h pour l’évacuation des malades et des blessés déjà pansés pour faire place à ceux de la nuit. Dans la journée, bombardement. Le soir, départ à 8h ; on a fait deux voyages ; rentrés à11h.

 

1er septembre

2 septembre

3 septembre

J’ai été très malade, une fièvre épouvantable ; rien mangé de deux jours ; pas pouvoir me lever ; enfin, le 3ème jour, léger mieux. Je commence à manger, la fièvre a baissé ; je ne suis pas fort mais ça viendra.

 

4 septembre

Mardi, encore au repos un jour. Il est 9h. Avec quelle joie j’entends appeler mon nom à la distribution des lettres. Il y en avait 5 : 2 de ma Jeanne, 1 d’Eugénie, 1 de Pauline et plusieurs cartes.

L’après midi, fait une grande lettre à ma Jeanne et répondu à Pauline.

 

5 septembre

Tout à fait mieux, bien mangé ; fait une lettre à ma belle sÅ“ur et une carte à ma Jeannette ainsi qu’à mes deux bambins.

 

6 septembre

Changé encore une fois de cantonnement ; l’après midi, évacué des blessés et des malades. Je ne suis pas mal dans ce nouveau pays.

 

7 septembre

Réveil à 6h ; journée très chaude qui se prépare ; fait une carte à ma mère. Il n’y a pas eu beaucoup à faire aujourd’hui.

 

8 septembre

Fait une grande lettre à ma petite Jeannette de bon matin ; journée calme, pas trop de travail

 

9 septembre

Dimanche : anniversaire de ma fille ; impossible d’écrire ; beaucoup de malades et de blessés ; 11h du soir, on roulait encore ; triste journée ; impossible de faire marcher mes phares ; enfin, rentré à bon port tout de même.

 

10 septembre

Mis ma voiture en état : graissage, fait le plein d’essence, le plein d’eau. 8h du matin, on repart ; journée meilleure qu’hier ; à 7h1/2, tout était fini.

 

11 septembre

Mardi, jour d’évacuation ; il est 7 heures du matin. Je suis sur mon balcon en attendant de rouler. J’envoie une jolie carte à ma chère Jeannette. Le soir, fait rien qu’un voyage.

 

12 septembre

Réveillé pas trop de bonne heure ; dans la journée, remplacement du brigadier par un sergent qui nous a offert un poulet ; moi, un litre de vin blanc. Enfin, le soir, il a fallu déménager. Je suis retourné à la section. C’est bien dommage car j’étais bien. Avant de partir, j’ai reçu un mandat de ma belle sÅ“ur à mon nouveau logis. Avant de me coucher, je l’ai remerciée.

 

13 septembre

Journée assez tranquille mais pas de nouvelles ; le temps me dure. Enfin, j’ai écrit une lettre à ma petite Jeanne.

 

14 septembre

La pluie est tombée une partie de la nuit. Il est 8 heures, on se lève tout de même. Je suis avec un camarade dans une jolie petite baraque bien tranquille. La pluie tombe bien fort. Enfin, je prends mon manteau, je vais chercher le café. Mon camarade m’offre une boîte de sardines et nous nous promenons après la soupe. Enfin 10 heures arrivent, point de lettre, nous voici découragés tous les deux. On se dit ce sera pour demain.

 

15 septembre

Il est 7 heures ; je me lève. Il a fait une nuit épouvantable, un vent terrible. Mon camarade dort encore. Je vais chercher le jus. Les voitures manquent à la section. Nous espérons nous reposer encore aujourd’hui et recevoir des nouvelles. Le courrier est arrivé et encore rien. Fait quand même une grande lettre à ma Jeannette ; peut-être à demain des nouvelles …

 

16 septembre

Dimanche, réveillé de bonne heure ; j’attends avec impatience le courrier ; espérons qu’il y aura quelque chose pour moi. 10 heures arrivent, je vais au bureau, rien.

 

17 septembre

Belle journée à côté de ces jours passés mais pas trop gaie pour moi ; encore pas de nouvelles. Mais comme il a fallu que je fasse la cuisine, la journée m’a paru moins longue.

 

18 septembre

Toujours point de lettres, rien de nouveau, me voici cuisinier.

 

19 septembre

Rien de changé ; bien beau temps

 

20 septembre

Je désespère recevoir des lettres.

 

21 septembre

Pas écrit à ma Jeannette ; j’étais fatigué ; beaucoup de fièvre, déliré une partie de la nuit.

 

22 septembre

La tête toujours lourde, encore de la fièvre mais ça va un peu mieux. Si je recevais au moins quelques lettres …

 

23 septembre

Toujours pas de lettres. Pour noyer notre découragement, nous avons fait quelques petites emplettes. Nous avons trouvé du vin à acheter et, quelques camarades ensemble, nous avons fait un petit dîner, ce qui a amélioré l’ordinaire. Et le soir la fête a continué, comme ça le dimanche a été moins triste.

 

24 septembre

Le courrier a été avantageux pour moi : 5 lettres et un mandat. J’ai respiré un peu, j’ai ri, j’ai pleuré en les lisant mais tant pis ; ici, il n’y a que les lettres pour nous distraire.

 

25 septembre

Je me suis levé à 5 heures, mis mon café sur le feu. Pendant que ça chauffait, je me suis mis à relire mes lettres. J’étais tout seul et il faisait bon.

 

 

1er octobre

Reçu 4 lettres ; il y a eu de quoi lire. Il n’y a que les nouvelles ici pour se distraire.

 

 

19 octobre

Départ de notre ami Bongrand pour l’hôpital assez malade ; 17 mois d’Orient sans un jour de maladie et la veille de partir en France, rentrer à l’hôpital.

 

 

22 octobre

Encore la pluie tout le jour. Nous sommes dans la boue jusqu’aux genoux, nos plumards tout mouillés. Tant pis, nous serons au frais cette nuit. Le moral est bon. Bombardement intense toute la nuit. La cagna remue. Le soir, fait un bon petit souper tous les trois au son du canon. L’un de nous avait acheté une bouteille de vin bouché.

 

23 octobre

Pour changer, il pleut toujours. On dirait tout de même que ça veut s’arrêter. Il le faudrait bien car les voitures ne peuvent plus rouler.

 

25 octobre

Il a plu une partie de la nuit et cela continue dans la journée. Enfin 10h arrivent et le courrier aussi. Il y a 5 lettres pour moi et un colis. Quel bonheur ! Je pourrai lire ma Jeannette et ma belle sÅ“ur. Aussi dans le colis , il y a ma montre, ce qui m’a fait bien plaisir.

 

27 octobre

Levé à 5 heures ; depuis 1h ½ du matin, impossible de dormir. Dans la journée, on nous fait rentrer dans l’abri car il y a un bombardement bulgare qui tire sur une saucisse française. Les éclats nous tombent dessus. Enfin, cela ne dure pas longtemps.

 

1er novembre

Jour de Toussaint bien triste. En effet, 9ème jour sans nouvelles. Nous ne savons pas quoi nous dire dans la cagna. Enfin, pour chasser le cafard, nous buvons la gnole. Triste mentalité tout de même.

 

14 novembre

Belle journée, soleil brûlant. Il y en a 6 à la section qui vont voir le soleil de France. Quel beau jour pour eux ! Et moi  je suis ici sans nouvelles de ma Jeanne et je n’ai pas le courage de lui écrire. Quoi lui dire ? Je n’ai pas de nouvelles. Pour quoi faire ? Autant le garder pour moi.

L’après midi, trois obus bulgares de gros calibre sont tombés parmi les voitures de la 12 ; personne de blessé. Deux avions boches ont abattu un avion français qui est tombé à 2km. Les deux officiers qui le montaient sont tués. Le soir, j’étais bien triste. A 8 heures, on vient dire à mon camarade de partir chercher deux blessés à Karasouli. Pour chasser un peu le cafard, je vais avec lui. On rentre à 10h ½. Je mange un bout de pain et je me couche.

 

17 novembre

Le vent est encore plus froid. Nous sommes gelés. Bombardement intense toute la journée et toute la nuit.

 

24 novembre

Toujours beau temps ; le vent s’est calmé. Le courrier arrive : toujours rien, c’est bien pénible mais il faut se résoudre. Il est 4 heures. Le camion de la section arrive de Salonique et apporte des lettres. Il y en a une pour moi. Je suis content car ma Jeanne me dit qu’elle a reçu sa carte d’anniversaire, ce qui me fait bien plaisir.

Le soir, à 5 heures, la saucisse est en observation. Un avion boche arrive, tourne autour plusieurs fois et sa mitrailleuse marche. Enfin, il jette une bombe incendiaire et la saucisse flambe à la gloire de nos aviateurs français d’Orient qui n’ont même pas daigné sortir des hangars pour lui donner la chasse car il fallait qu’il ait des c.a.c. l’appareil d’observation n’était environ qu’à 400m de hauteur. Les batteries contre avion ont bien essayé de le descendre mais il a bravé tout en ne prenant pas de la hauteur et en s’en allant après son coup fait.

 

25 novembre

Dimanche, journée mémorable.

Le matin, je reçois deux lettres, je suis bien content. Après la soupe de 11 heures, je m’apprête à écrire mais à midi, un coup de canon retentit en plein cantonnement. Un quart d’heure après, un second coup mais il n’éclate pas ; il tombe sur la crête qui est en face de notre cagna à environ 200 mètres. L’obus fait ricochet et vient tomber à 5 mètres de nous. Nous l’avons vu venir ; un peu de plus, il nous tombait dessus. Enfin les coups se succèdent ; cela devient grave mais tout de même nous passons la nuit au cantonnement.

 

26 novembre

Journée relativement calme mais le soir à 8 heures, la danse recommence et les coups se rapprochent de nous. Enfin, il faut partir. Nous passons la nuit à la belle étoile et le lendemain on rentre.

 

27 novembre

Depuis le matin les avions nous survolent et sûrement que ce n’est pas pour rien. Nous nous tenons sur nos gardes mais le bombardement n’est pas très fort. Nous couchons à l’abri. La nuit se passe ainsi mais le cantonnement ressemble à un champ labouré et est rempli d’éclats d’obus.

 

28 novembre

De tout le jour, pas un coup de canon. On a espoir de passer une bonne nuit car nous en avons bien besoin. Voici 3 nuits que nous ne dormons pas. Je fais une lettre à ma petite chérie. Elle était finie, c’était 10 heures et demi, je faisais l’adresse quand un coup de canon déchire l’air et l’obus siffle. Ce coup là, nous avons peur. Il a passé près de la cagna et a été éclater à environ 100 mètres. Je finis mon adresse mais ma main n’est pas sûre. On appréhende le deuxième. Je sors pour mettre ma lettre à la boîte. Voilà le second coup qui éclate à environ 10 mètres de nous. Le déplacement d’air nous jette presque à terre. Une fois relevés, on se regarde : personne n’est blessé à part le lieutenant qui a été atteint au genou droit. C’est presque un miracle car c’était une vraie pluie de pierres et d’éclats. On met les voitures en route et nous voilà partis.

 

29 novembre

On est obligés de quitter le cantonnement. Rien à faire pour rester, nous sommes repérés. Il faut partir. On vide la cagna, on charge son fourbi dans les voitures et nous voilà partis. La soupe, le rata, tout met les voiles. On arrive à Bohémica. Il fait grand nuit. Nous mangeons la soupe qui s’est répandue un peu dans les voitures mais tant pis. Chacun couche où il peut. Je couche dans une sanitaire avec mon camarade Desclaud. Nous nous figurons être blessés !

Ce n’est pas tout, le matin, il faut faire le jus. Les fourneaux, les marmites, le bois, tout est dans les voitures et encore point de place de choix pour faire le feu. Enfin je me mets là ou ailleurs en plein air. Heureusement, il fait beau temps, un clair de lune superbe. Toute la semaine, le soir, je retourne dans ma chambre roulante. Il me semble que je vais à l’hôpital. Si ma petite Jeanne me voyait mener une vie de bohémien pareille !

 

30 novembre

Journée superbe, le matin un peu frais ; cuisine toujours en plein air. Dans la journée, avec mon brigadier, on cherche un local. Voici notre affaire : une écurie pleine de fumier et trois mulets dedans. Nous allons trouver le commandant de la place pour pouvoir prendre possession de l’hôtel. L’après midi, mince de boulot. Enfin, on nettoie un peu. Demain, on fera une séparation pour la chambre à coucher.

 

1er décembre

Réveil à 5 heures ; il ne fait pas chaud mais la lune éclaire comme en plein jour. Tant mieux car c’est tout pêle-mêle dans une cour : foyer, viande, pain, sucre, café, bois, c’est tout ensemble. Il n’est pas 6 heures que j’ai déjà un petit gone à côté de moi. S’il a 3 ans, c’est tout. Il grelotte de froid et présente ses petits pieds devant mon feu qui brûle. Je lui donne un biscuit. Je n’ai rien d’autre, pas même du pain. Quand mon café est fait, je lui en fais boire une goutte. Il est tout joyeux mais le pauvre gosse doit avoir des bêtes, il se gratte partout. Maintenant, en voici trois ou quatre. Je ne sais pas si c’est des filles ou des garçons mais je n’ai plus le temps de m’occuper d’eux. Voici les hommes qui viennent au jus. Je mets ma soupe en route. Je dis à mon aide ce qu’il faut faire et je vais continuer ma cuisine. Cela commence à prendre tournure. Ce soir, j’apporte mon lit Louis XV et je vais coucher là. Je ne suis pas bien rassuré tout seul dans cette cambuse. Je mets le revolver sur la table de nuit.

 

7 décembre

Il fait très froid ce matin. Pour faire le jus, il a fallu casser la glace dans le seau. Quelle misère dans ce pays ! C’est triste de voir ces petits gosses qui claquent de froid dans les rues avec un morceau de pain de maïs et un bout de poireau cru.

 

8 décembre

La neige a fait son apparition en Orient. La température s’est adoucie. Voici quelques jours, il y a un grand mouvement de troupes ici. Je crois qu’il se prépare quelque chose. Le canon gronde toute la nuit.

 

 

 

 

 

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