1791 à Villeurbanne

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Sur la fin de juin, il est arrivé à Poleymieux au Mont d’Or un événement des plus affreux. Un dimanche matin après la messe, quelques personnes de la garde nationale se présentèrent chez Mr Guillin, le seigneur, pour faire perquisition. Il demanda en vertu de quel ordre. Comme il n’y en avait point, il les pria de se retirer. On ne voulut pas. Bref, Mr Guillin tira un coup de pistolet qui ne blessa personne. Sur le champ, ces forcenés coururent sonner le tocsin, ce qui jeta l’alarme dans les paroisses voisines qui accoururent. Mr Guillin songea à se barricader chez lui et tira des coups de feu mais en vain. Ces scélérats viennent à bout de s’introduire dans le château en escaladant les fenêtres.

La pauvre Madame Guillin âgée de 21 ans et nourrice de son 3ème enfant fut obligée de se sauver par derrière tout échevelée. On trouva le malheureux Guillin caché dans son donjon. On le fait descendre en bas du château où malgré les maires de Poleymieux et de St Germain qui l’entouraient, on le mit en pièces. Chacun de ces enragés se disputait ses membres. Plusieurs en mangèrent qu’ils firent cuire à Neuville, à Chasselay et à Quincieux. La raison se refuse à croire de semblables horreurs. Français, qu’êtes-vous devenus ?

 

Le bled est toujours allé en diminuant jusqu’à la récolte qui a été assez abondante. Il ne valait pour lors que six livres le bichet, mais deux mois après, il est augmenté et a valu à la fin de l’année jusqu’à 8 livres 10 sols et 9 livres le bichet. Le coût de cette augmentation est la disette des menus grains qui ont manqué presque généralement et la peste des assignats. La sécheresse qui a duré quatre mois a tout grillé. On ne se rappelle pas de mémoire d’homme d’avoir vu une sécheresse si longue aussi on n’a cueilli ni second foin, ni raves, peu de truffes valant trois livres le bichet. En beaucoup d’endroits, les fruits ont été fort mauvais, n’étant pas venus à maturité. Les bêtes à cornes n’ont pour nourriture que de la paille. Ce qu’il y eut de bon, c’est le vin mais en petite quantité. Le raisin a mûri. Il a été cueilli dans le plus grand sec. A la fin de septembre, les vendanges étaient finies dans tout le lyonnais. A la Toussaint, le vin nouveau valait couramment dix sous l’anée.

 

L’Assemblée Nationale a tout changé ou détruit ce qu’il était de l’ancien régime. Ses décrets sont en si grand nombre qu’il serait impossible de tout rapporter. Elle en a rendu un dans le courant de novembre dernier qui enjoint à tous les fonctionnaires publics de prêter le serment ainsi conçu pour les curés :

« Je jure d’être fidèle à la nation, à la loi et au roi, de veiller au besoin sur le troupeau qui m’est confié et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l’Assemblée Nationale et acceptée par le roi. » La plupart des curés se sont refusés à un pareil serment, plusieurs l’ont prêté avec restriction et il en est qui se sont prêtés à toutes les circonstances nolo judicare quemquam. Tous ceux qui se sont refusés ou qui ont fait des restrictions dont le procès verbal faisait mention ont été expulsés de leur cure et, ce qui est étonnant, c’est qu’il se soit trouvé des ecclésiastiques assez avides pour remplacer ces respectables curés. On n’arrêtait point de le dire, on n’a trouvé que des moines défroqués ou quelques vicaires manquant de délicatesse et de sentiment ; aussi ont-ils été mal accueillis dans la plupart des paroisses lorsqu’ils se sont présentés pour prendre possession d’une place dont le titulaire vivait et qu’il ne doit qu’à la force et à la rigueur. Tous les évêques de France ont subi le même sort à l’exception de quatre. Tout cela occasionne beaucoup de trouble et de désordre dans les villes et paroisses. Enfin, grâce à Dieu, j’ai su sagement concilier tous les esprits de manière que ma paroisse n’éprouve aucun de ces désagréments mais il n’en manque pas d’autres.

On a procédé dans les fêtes de Noël à la nomination d’un juge de paix. Les suffrages ont porté Mr Decomberousse, avocat à Vienne, qui a donné sa démission au bout de deux mois pour prendre la place de juge au tribunal du district de Vienne. La seconde assemblée nous a donné pour juge de paix Mr Faure, notaire à Décines. On peut regarder cette institution des juges de paix pour les campagnes comme très sage et bien ordonnée. Il y en a un par canton. Villeurbanne en est déjà le chef-lieu et comprend Vaulx, Bron, Décines, Charpieu, Chassieu et Meyzieu.

Depuis le 1er janvier 1791, tous les curés et vicaires ont reçu leur traitement, chacun dans leur district, suivant la population de leur paroisse. Les moindres ont 1200 livres et les vicaires 700 livres. D’après le dénombrement que j’ai fait moi-même, la population monte ici à 1630 âmes, ainsi, il me revient 1500 livres par an ; mais on ne connaît plus l’argent, on ne paie qu’en papier, c’est-à-dire les assignats qui sont toujours allés en perdant. A la fin de cette année, ils perdent trente pour cent, ce que j’atteste avoir vu de mes propres yeux.

La ville de Lyon pour suppléer à la monnaie qui a disparu, a imaginé des petits mandats en carton de 6 livres, 3, 1 livre, 10 sols, 1 livre et 10 sols. Nos femmes au retour du marché, n’apportent que cette paperasse. La peste des assignats et les autres papiers monnaie ont fait augmenter tous les comestibles ainsi que toutes les marchandises quelconques de près d’un tiers. Il y en a même qui doublent. Ainsi, les pauvres curés qui croient recevoir 1200 livres en reçoivent à peine 800 par le prix des denrées.

Tandis que toutes les autres paroisses sollicitent auprès des districts la conservation et même l’agrandissement des jardins de leur cure, qui le croirait que celle de Villeurbanne demande auprès du district de Vienne que le surplus du demi-arpent du jardin de leur cure soit vendu parce que le jardin contient environ quatre bicherées et demie et que le décret n’accorde qu’un demi-arpent aux curés pour former leur jardin, lequel demi-arpent est de deux bicherées et quelques toises.

Mais rendons justice à nos paroissiens. Il ne s’en trouve que trois dans le nombre des citoyens qui demandent cette vente. Ces trois individus que l’on ne craindrait pas d’appeler mauvais sujets puisqu’ils se conduisent par pure vengeance et par malice contre leur curé qui ne leur veut que du bien et qui leur rend service quand l’occasion se présente, ont dénoncé et même fait des soumissions au district pour le surplus du clos. Le curé a présenté différentes requêtes. On a ordonné la mensuration du dit jardin et les choses en sont demeurées là.

Tous les fonds d’obit dépendant de la cure ont été vendus dans le courant d’août. La veuve Gacon au-dessous du Mollard est restée adjudicataire. Il y avait une vigne aux Combes de dix hommées, l’inviolata et la terre près Robert dit Marcellin, chacune d’environ trois bicherées, une terre au chemin de Ruelles de quatre bicherées et une autre au marais de dix.

Ces trois susnommés n’occasionnent que le trouble et le désordre dans la paroisse. Tient-on une assemblée, ils y cabalent. Ils s’imaginent avoir plus de lumières et d’esprit que tout le reste des citoyens et quiconque voudra bien les apprécier reconnaîtra qu’ils ont même fort peu de bon sens, mais seulement beaucoup d’orgueil.

Dans tous les districts, on a vendu en grande partie les biens du clergé, prébendes ecclésiastiques ou laïques, fonds d’obit, rien n’a été réservé mais le tout très chèrement.

L’assemblée était divisée en deux parties, le côté droit attaché au roi et le côté gauche parmi lesquels un grand nombre voulait la république, la révolution telle qu’ils l’ont décrétée tandis que les autres demandaient beaucoup de modifications.

Mirabeau, député de Provence, était le chef du parti gauche. On peut le regarder même comme le chef de la révolution. Sans lui, jamais elle ne se serait opérée. Ce grand homme, il l’était par ses vastes lumières et ses connaissances mais qu’il a ternies  par tant de scélératesse. Aujourd’hui, ses cendres reposent dans le lieu destiné aux grands hommes. Il est mort dans le courant de mars âgé de quarante deux ans. Si la mort ne l’eût pas enlevé si tôt, il aurait peut-être tout réparé et procuré de grands biens à la patrie. Il semblait le promettre.

L’abbé Maury était le 1er homme du côté droit, on peut même dire de l’assemblée et sans contredit de la France. Quelle science et quel génie ! En général, l’assemblée renfermait des hommes d’un grand mérite. Elle a terminé ses séances le 30 septembre. La seconde législature lui a succédé de suite au nombre de 700 députés.

Mr de Savy, le digne maire de Lyon, a été nommé président du tribunal de district. Il a été remplacé dans la mairie par Mr Vitet, médecin fort enragé, grand républicain faisant mouvoir à son gré les clubs.

 

Depuis la St Jean, il n’y a plus de vicaire. Le père Thévenin, qui l’était ici, n’a pas craint de manquer de délicatesse pour prendre la cure de Pusignan et succéder à un homme vivant et que l’on chasse de la place. Par mes soins, la paroisse a eu une seconde messe toutes les fêtes et dimanches.

 

Curé Dechastelin

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